Attentat de Nice : Le spectre du stress post-traumatique

AFP

Les professionnels des cellules d’urgence médico-psychologiques tentent de détecter le syndrome post-traumatique et d’y faire face.

Paru dans « Le Soir », le 20/08/2016

Reportage de Sandrine Lana

A Nice

La « Prom’ » est congestionnée par les voitures, sous un soleil de plomb, comme d’habitude. Trois semaines après les « événements », touristes et Niçois traversent l’axe le plus célèbre de la ville en direction de la plage, parasol sous le bras. La vie a repris son cours.

Pourtant, certains ne sont pas encore ressortis de chez eux depuis ce 14 juillet. D’autres sursautent au moindre bruit. « Le syndrome post-traumatique ne doit pas être minimisé », alerte Frédéric Jover, psychiatre à l’hôpital Pasteur et médecin référent de la cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP des Alpes Maritimes). Ce matin, il vient y saluer l’infirmier et le psychiatre volontaires venus de Toulon pour assurer le dernier jour de cette permanence mise en place dès la nuit du 14 juillet à l’amphithéâtre le Galet, au CHU Pasteur 2, au nord de la Nice.

Vers midi, trois femmes s’approchent, soudées l’une à l’autre. L’une d’entre elles ne peut se résoudre à franchir le seuil du Galet, les larmes lui montent aux yeux. « Il faut que tu y ailles. C’est important même si c’est dur. », lui murmurent ses deux sœurs. Kévin, l’infirmier volontaire, les accueille calmement. « Vous voulez être reçues ensemble ou madame, vous préférez me parler seule ? » Il les guide à l’intérieur de l’amphithéâtre, aujourd’hui désert.Ils parleront dix minutes de ce qu’elles ont vu, ressenti le soir du feu d’artifice. Si nécessaire, l’infirmier les orientera vers une consultation psychologique près de chez elles.

Les professionnels volontaires informent depuis trois semaines sur ce stress post-traumatique protéiforme qui survient après un événement exceptionnellement grave, mieux connu dans les pays en guerre qu’en Europe occidentale. «Je crains surtout pour ceux qui ne sont pas venus consulter, qui sont dans le déni… Les conséquences sont imprévisibles et peuvent se manifester des années après le choc : des problèmes de couple, dans le travail voire bien pire», confie Dr. Jover.

Environ 30.000 personnes étaient présentes aux alentours de la Promenade des Anglais le soir du 14. S’il n’existe pas encore de chiffres précis, on estime que plusieurs milliers de personnes sont déjà passées par l’un des 7 postes d’urgence médico-psychologiques installés dans la ville.

« Dans ces lieux, nous laissons une parole s’exprimer, à un moment où le mécanisme du syndrome post-traumatique se met en place. La culpabilité de ne pas être mort fait face à la joie d’être en vie.»

Dr. Fonfrede, médecin psychiatre de Toulon est également le deuxième volontaire venu au Galet ce matin. « Dans ces lieux, nous laissons une parole s’exprimer, à un moment où le mécanisme du syndrome post-traumatique se met en place. La culpabilité de ne pas être mort fait face à la joie d’être en vie. Ce sont des sentiments difficiles à admettre dans notre société. Il faut aussi gérer la perte du sentiment de sécurité. Nous essayons de remettre de la normalité dans la vie des gens, après un événement inimaginable. Oui, il est normal de pleurer, d’avoir peur,… »

Dans un bâtiment voisin du Galet, au premier étage, le Dr. Virginie Buissié, médecin psychiatre à l’hôpital Pasteur et co-coordonatrice de la CUMP des Alpes Maritimes, assure seule la permanence téléphonique médico-psychologique. « Les 70 volontaires du département sont épuisés. Certains sont enfin partis en vacances», explique-t-elle visiblement fatiguée entre deux appels. Le téléphone sonne, le docteur écoute. « Vous étiez avec qui sur la Prom » ?…Vous n’êtes pas obligée d’aller sur un marché quand il y a plein de monde… il faut prendre son temps ».

Les gens appellent quand ils ont peur d’être confrontés à la foule, font des cauchemars, évitent la Promenade des Anglais pour les Niçois… Beaucoup ne sont pas encore sortis de chez eux et appellent pour être suivis à domicile. « C’est impossible… alors on consulte par téléphone et on redirige vers des consultations classiques. »,précise Dr. Buissié.

Ces cellules d’urgence médico-psychologiques sont nées en 1995, au lendemain de l’attentat du RER Saint-Michel à Paris. L’État français souhaitait faire face à la détresse psychologique parallèlement à l’urgence physique. Déjà mises en place à Paris dès le 13 novembre 2015, c’est la première fois que le dispositif est déployé en région. «C’est une organisation bien pensée qui permet d’obtenir rapidement du renfort des autres régions. Nous en avions besoin dès les premières heures après l’attaque.», conclut Dr. Jover.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *