Dans la jungle alpine et hostile

Champtercier, ses 830 habitants, son village vacances désaffecté… Avec bientôt 100 migrants priés de quitter Calais pour les paisibles alpes provençales… et le rejet d’une partie de ses autochtones !

Paru dans Le Ravi d’octobre 2016

Champtercier réunion publique CAO
L’assemblée des habitants, en majorité hostile à l’accueil des migrants à Champtercier. Photo M.QUIOC

« Vous avez prévu d’embaucher des péripatéticiennes ? » Une blague douteuse lancée pour détendre l’atmosphère d’une réunion publique un peu tendue ? Non, une inquiétude exprimée posément partagée par une partie des 300 habitants de Champtercier venus débattre, ce 26 septembre, à l’invitation de la mairie, de l’accueil d’une centaine de Soudanais et Erythréens dans un village vacances de cette petite commune des Alpes-de-Haute-Provence. Avec cette arrivée d’hommes jeunes et seuls, certains craignent un remake Haut-Provençal des agressions sexuelles massives du nouvel-an de Cologne, en Allemagne.

« Est-ce qu’on doit mettre à disposition nos femmes et nos enfants pour assouvir les besoins sexuels de ces messieurs ? », s’interroge, toujours sans rire, Robert Baro, retraité. « Est-ce qu’on pourra toujours laisser nos enfants rentrer seuls de l’école ? », s’inquiètent des parents. « Quand on voit les débordements à Calais, on a peur ici », confie Caroline Sorriaux, une mère de famille. La crainte, propagée par des élus comme Christian Estrosi, le président LR de Paca, c’est la création d’une « micro-jungle de Calais ».

Certes, la peinture des portes des bungalows du village vacances « le Chandourène », à 1km du centre de Champtercier, s’écaille depuis 1998, année où l’auteure de ce reportage y a passé de joyeuses vacances familiales. Mais rien à voir avec le campement boueux du nord de la France. Fermé en 2010, le nouveau gestionnaire, Villages Clubs du Soleil espère pouvoir le rouvrir en 2018. Les migrants ne doivent pas rester plus de 6 mois pour ne pas chambouler le calendrier des travaux. La société recevra 18 euros par personne hébergée et par jour et mettra ses locaux et personnels à disposition de ce nouveau CAO, centre d’hébergement et d’orientation.

« C’est des musulmans ! »

Champtercier fait partie des sites choisis par l’Etat pour « transférer » les quelques 9 000 habitants de la « jungle » de Calais, que François Hollande souhaite « démanteler » d’ici la fin de l’année. Hervé Descoins, chargé de la mise en place du plan migrants pour la préfecture tente de rassurer : « Il y aura des agents de sécurité et les forces de police feront des rondes régulières. Les personne hébergées signeront un règlement intérieur et devront s’en aller si elles ne le respectent pas. » Cette dernière mesure déclenche l’hilarité (presque) générale. Le représentant de l’Etat ajoute que le but de cet accueil est d’aider les migrants à faire leur demande d’asile avant de les rediriger ailleurs. « Et ceux qui sont en situation irrégulière, nous les reconduirons à la frontière. »

La maire divers gauche de Champtercier, Régine Ailhaud-Blanc, tente elle de faire vibrer la fibre humaniste de ses administrés : « Ces hommes subissent la torture et la guerre dans leur pays, ils n’ont d’autre choix que de fuir… » « En laissant femmes et enfants au pays ? Ils n’ont pas de cœur ? », lui rétorque un homme. Et quand elle rappelle que la France a dans le passé accueilli des réfugiés espagnols ou arméniens, un habitant confie : « mais là, c’est différent, c’est des musulman ».

Régine Ailhaud-Blanc garde le sourire en tendant le micro à un énième mécontent. Si elle défend aujourd’hui le projet, elle n’a d’abord pas été emballée à l’idée de recevoir 100 personnes. « Personne n’est volontaire pour ça, concède-t-elle au Ravi. Mais il faut le faire par solidarité pour Calais et pour ces migrants, qui sont d’abord des victimes. »

Elle souhaitait, au départ, accueillir quelques familles. Les villageois sont d’ailleurs nombreux à dire que c’est le ratio de 100 migrants sur un territoire de 830 habitants qui leur semble problématique. « Pris individuellement ça peut être des gens complètement adorable, admet Nathalie Davin-Baro, directrice d’un centre de formation et habitante du village. Mais parqués ensemble on est au devant de situations qu’on ne peut pas contrôler. » Une concentration qui a une explication économique. « Cela permet de rationaliser les coûts des agents de sécurité, des activités proposées et de mettre à disposition une navette pour qu’ils puissent se rendre à Digne », explique Hervé Descoins.

Peur irrationnelle

Si les arguments n’ont pas franchement convaincu les opposants, ils ne semblent pas souhaiter non plus poursuivre dans la vraie vie la mobilisation née sur les réseaux sociaux. Une pétition en ligne a recueilli, à l’heure où nous bouclons, plus de 300 signature. La maire n’organisera pas non plus de consultation locale, comme le réclame Grégory Roose, cadre FN des Alpes-de-Haute-Provence, présent à la réunion avec quelques conseillers départementaux du parti d’extrême droite.

A Champtercier, la liste frontiste a recueilli 105 votes au premier tour des élections régionales l’année dernière, contre 45 pour le même scrutin en 2010. Pourtant, plus que l’instrumentalisation politique, Régine Ailhaud-Blanc considère que c’est avant tout « la peur de l’étranger et des craintes irrationnelles » qui poussent une partie de la population à s’opposer à l’accueil de migrants.

D’ailleurs dans le village, tout le monde n’est pas opposé à l’arrivée des migrants. Pendant la réunion, quelques habitants signalent même être prêts à aider bénévolement. « Prenez-les chez vous, socialo-gauchos ! », s’exclame le propriétaire d’un gîte à proximité du futur centre d’accueil. En attendant l’arrivée des migrants autour du 15 octobre, Mme la Maire répète que « tout va bien se passer ». Méthode Coué ?

Margaïd Quioc

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