David Guetta a réveillé les Marseillais

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Nous avons rencontré les administrateurs des Sentinelles, Lionel Corsini (musicien et DJ) Hervé Menchon (professeur d’arts appliqués en lycée pro, étiqueté EELV depuis peu) et Frédéric Coupet, un ancien chef d’entreprise. Les sources qui témoignent anonymement nous ont confirmé être les expéditeurs des documents nourrissant l’activité des sentinelles. S.L

En février 2013, Marseille se réveille avec la couronne de capitale européenne de la culture. Fière et conquérante. Les Sentinelles lancent une pétition pour l’annulation d’une subvention de 400 000 euros, prévue pour aménager le parc Borély – plus grand parc de la ville – qui doit accueillir en juin David Guetta (en concert payant).

En quelques jours, plus de 70 000 signatures affluent sur le site de Change.org. La pétition est envoyée au maire UMP Jean-Claude Gaudin. A l’époque, les médias nationaux relaient l’information. La subvention est revue et annulée en conseil municipal, l’air de rien. Quant à David, il reporte son concert marseillais.

Facebook a joué son rôle « social » dans le « Guettagate ». Lionel Corsini, DJ et membre des Sentinelles, est le premier à être alerté par le montant de la subvention. Il se réjouit du réveil citoyen :

« Sur le premier groupe Facebook “Commando anti-27 juin” (date du concert), on a réuni 26 000 personnes. Des Marseillais, mais pas seulement. Aujourd’hui, le groupe est devenu “les Sentinelles” et en compte près de 2 000.

Ce sont surtout des citoyens marseillais qui ont envie de changer leur cité. Certains ont accès à des documents et nous les fournissent. Ce qui nous permet de valider notre travail et d’être un moyen de pression, sur les décisions de mairie notamment. »

Le doigt dans un engrenage bien ficelé

Pour la conseillère municipale qui a notamment fourni des documents concernant la subvention « Guetta », c’est aussi le rôle du politique de soutenir les associations qui luttent pour la transparence :

« J’ai fourni des informations pour qu’ils puissent travailler. C’est souvent dans les annexes des rapports présentées au conseil municipal que se trouve le pot aux roses.

Ces documents arrivent aux secrétariats des partis au compte-goutte jusqu’au jour du conseil. C’est illégal, et cela ne laisse pas le temps d’étudier les dossiers. Les Sentinelles étaient prêtes à le faire. »

Modem, PS, EELV, même l’UMP parlent aux Sentinelles en off depuis ce « Guettagate ». Ceux joints par téléphone reconnaissent qu’il est compliqué de travailler à Marseille. Or, le groupe de citoyens met le doigt dans un engrenage bien ficelé.

Traités de « ringards » ou d’« aigris », ils ont vu leur page Facebook piratée plusieurs fois. Un des administrateurs a même été menacé – anonymement – par téléphone. Après l’annulation de la fameuse subvention, tout a cessé d’un coup.

« On passe pour des rigolos »

« Le côté pittoresque, sympathique de Marseille est en partie vrai, mais c’est surtout une carte postale », assure Frédéric Coupet, ancien chef d’entreprise et membre des Sentinelles, qui enrage :

« Les élus ont oublié que Marseille est surtout la deuxième ville de France. Rien n’y est pareil. Les élus nationaux en parlent avec un petit sourire. On passe pour des rigolos.

Il y a un truc contre lequel on lutte en permanence, c’est la notion de “tous pourris” basique, facile à balancer. Oui, certains profitent d’un système opaque mais pas tous. On essaye de soulever les incohérences mais aussi de dire “Regardez, cet élu fait son travail.” »

Après l’affaire Guetta, le renouvellement du contrat pour la régie des eaux marseillaises est devenu le nouveau cheval de bataille des mouvements citoyens et des partis de l’opposition à Marseille.

Avec des associations syndicales et des partis de l’opposition à la communauté Marseille Métropole, les Sentinelles dénoncent le manque de temps laissé aux conseillers pour étudier le dossier de plus de 1 000 pages. Dans celui-ci, l’utilisation prévue des eaux potables pour le refroidissement d’un futur réacteur nucléaire de Cadarache avant d’être réinjecté dans le circuit urbain.

« Nous revendiquons l’application de la loi »

Quelques semaines plus tard, le mensuel Le Ravi et Mediapart publient un dossier spécial sur les relations ambiguës entre la mairie et Véolia, dont la mainmise sur le marché de l’eau à Marseille est, pour ses détracteurs, injustifiée.

Hervé Menchon, administrateur des Sentinelles insiste sur le manque de contrôle des affaires publiques dans la cité phocéenne :

« Le sujet de l’eau aurait pu être débattu en conseil de quartier. Si seulement il y en avait à Marseille. Nous revendiquons l’application de la loi Vaillant de 2002 et la création de vrais conseils de quartiers, composés d’élus de la majorité, de l’opposition, d’associations et de citoyens.

Par ailleurs, en dénonçant ces dossiers, nous voulons montrer aux Marseillais l’importance du vote pour que les choses changent. »

Encore une preuve qu’à Marseille, on ne fonctionne pas comme ailleurs : ici, donc, la loi n’est pas appliquée, en tout cas pas la Loi Vaillant. Ce texte prévoit l’obligation d’instaurer des conseils de quartier – au rôle consultatif – dans les métropoles de plus de 80 000 habitants pour garantir une « démocratie de proximité ».

Pas à Marseille où les CIQ, les « comités d’intérêts de quartier » sont suffisants pour la mairie. Tout le monde n’est pas de cet avis. Cesare Mattina, sociologue et maître de conférences à l’université Aix-Marseille, confirme :

« Les CIQ ont un rapport ambigu avec le pouvoir en place ici. Ils sont quasiment considérés comme des institutions publiques. De plus, un système poreux s’est installé entre ces associations et la majorité UMP au conseil municipal. Des candidats en sont directement tirés pour les élections.

J’ai longtemps revendiqué l’application de la loi Vaillant à Marseille pour plus d’hétérogénéité dans la représentation citoyenne. Si les Sentinelles le font, c’est une excellente chose. »

Sursaut dans les arrières-salles des assos

Les Sentinelles, plutôt à gauche, prennent de la place et tissent leur toile à Marseille. Les médias les ont remarquées, les politiques aussi. Et à quelques mois des municipales, le terreau marseillais est fertile. Les arrière-salles des associations, les cours des cités et les centres et les réseaux sociaux voient naître des groupes et collectifs toujours plus bruyants.

Certains, comme le Collectif des Quartiers Populaires de Marseille (CQPM), mettent le doigt sur les besoins urgents des quartiers populaires, en publiant 101 propositions.

Le Sursaut compte quant à lui présenter une liste sans noms aux élections municipales, avec un programme bâti à partir des rencontres que ses membres organisent depuis un an.

Ceux-ci revendiquent le mandat unique pour les élus (à toute échelle, et alors que Jean-Claude Gaudin est maire depuis 1995), et surtout, la « surexemplarité » en politique. Cela implique qu’un élu ne doit pas avoir été condamné, inculpé ni même soupçonné, dans quelque affaire que ce soit. Autant dire un renouvellement quasi intégral de la classe politique marseillaise.

 

Publié sur Rue 89, le 23 janvier 2014

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