De la jungle de Calais au centre d’accueil d’Istres, une errance pachtoune

Septembre 2015 : face au drame des migrants, l’AFPA d’Istres se propose pour accueillir et former des réfugiés Syriens. Mars 2016 : l’organisme de formation a reçu des Érythréens, des Afghans, des Iraniens, des Irakiens, des Soudanais pour la plupart sans papier. L’élan de solidarité avec les victimes du conflit syrien a dû s’adapter à la réalité. Reportage en vidéo et analyse de leurs situations.

Paru dans Marsactu le 19 mars 2016
Par Margaïd Quioc

Hameedullah Yaelgary n’est arrivé à Istres que depuis quelques jours mais il a déjà renoncé à ses rêves d’Angleterre. Après avoir traversé l’Europe à pied et vécu dans la jungle de Calais pendant 5 mois, il dit vouloir refaire sa vie en France. De l’Afghanistan à la Provence, il a raconté son histoire face à la caméra Marsactu.

La plupart des 76 migrants accueillis par l’AFPA (Association pour la formation professionnelle des adultes) d’Istres en octobre ont le même profil que Hameedullah : des hommes (seules 2 femmes ont été prises en charge) en provenance de la jungle de Calais, parfois éprouvés par un long voyage et les conditions de vie dans le bidonville. Le travail de l’AFPA se résume à offrir un toit, de la nourriture et des soins, avant de rediriger les migrants vers les services compétents pour la suite de leurs parcours.

Un projet humanitaire éloigné du cœur de métier de l’organisme de formation et financé par le conseil régional. En septembre, l’AFPA avait répondu favorablement à l’appel du président de la région PACA d’alors, Michel Vauzelle (PS), pour prendre en charge des réfugiés syriens et les intégrer à des parcours de formation professionnelle. 50 chambres (dont 10 réservées aux femmes) ont été réhabilitées. Sauf que les milliers de syriens attendus ne sont jamais venus.

Le projet a donc été révisé. À l’appel du gouvernement qui souhaitait dépeupler la jungle de Calais, l’AFPA a mis à disposition ses capacités d’hébergement pour créer un CAO, centre d’accueil et d’orientation aussi appelé centre de répit. Il en existe une centaine en France, censés permettre à ces migrants, qui avaient comme projet initial de se rendre en Grande-Bretagne, de se poser et de réfléchir à leur projet. De les sortir aussi de la misère calaisienne que décrit Hameedullah : “On avait froid, pas assez à manger et pas de douches… J’ai passé trois semaines sans pouvoir me laver.”

Avec le démantèlement de la zone sud de la jungle entamé fin février, les CAO sont également présentés comme une des solutions d’hébergement proposées aux migrants dont l’abri a été détruit. L’objectif était de réduire la population de 8000 à 2000 personnes.

Au total, 76 migrants résidant dans la jungle ont accepté de monter dans un bus pour une destination loin de leur objectif initial : Istres. Sur place, ils cohabitent avec les 550 stagiaires que l’AFPA accueille chaque jour. Ils disposent de chambres dans un étage dédié et peuvent prendre leurs repas au réfectoire, du lundi au vendredi. Le week-end, l’Adamal, l’association salonaise choisie pour assurer le suivi des migrants, prend le relais. Depuis le début du mois de mars, des cours de socio-linguistique assurés par des bénévoles ont été mis en place deux fois par semaine.

Erreurs d’aiguillage

Catherine Frati, directrice de l’Adamal, estime que cet accueil « a du sens. On est un passage important pour qu’ils puissent mûrir leur projet ». Elle doit pourtant « improviser » face au mauvais aiguillage de certains migrants : des réfugiés ou des demandeurs d’asiles qui auraient dû avoir une place en centre d’accueil des demandeurs d’asile, ou encore ces 4 mineurs arrivés le 2 mars et qui relèvent de la protection de l’enfance.

L’AFPA d’Istres compte également 14 “départs sauvages”, des personnes qui ont décidé de quitter l’hébergement avant même qu’un suivi n’ait pu être mis en place. “Parfois c’est pour remonter à Calais, explique Pascal Philippe, directeur de l’AFPA. D’autres ont fait savoir qu’ils partaient pour la Belgique ou la Hollande, où ils avaient de la famille.”

Autre cas de figure, six personnes ont été reconduites vers l’Italie. Des expulsions depuis un centre dit “de répit” qui fait grincer des dents les associations d’aide aux migrants. Pour la Fnars, auteure d’un rapport sur la gestion des CAO, cela n’incite pas les migrants coincés à Calais à accepter de monter dans les bus et expliquerait en partie le faible taux de remplissage des 102 CAO repartis sur le territoire français.

En cause, la “procédure Dublin”. Cette règle européenne exige qu’un migrant fasse sa demande d’asile dans le premier pays qu’il a traversé. “Les traités européens prévoient dans ce cas de figure que les demandeurs d’asile doivent poursuivre la procédure jusqu’à son aboutissement dans le pays qui a enregistré la demande”, explique le sous-préfet d’Istres, Jean-Marc Sénateur. Une “demande d’asile” qui cache souvent dans la langue officielle un simple dépôt d’empreinte auprès de la police, comme nous l’explique Catherine Frati.



La plupart des migrants ayant dû, comme Hameedullah, traverser l’Europe avant d’atteindre la France, rares sont ceux qui ont échappé à la dépose d’empreintes. À Istres, huit “dublinés” attendent que l’administration décide de leur sort. “Tous veulent rester en France”, assure Catherine Frati. Mais ils ne doivent pas s’attendre à un traitement de faveur. Le sous-préfet indique qu’aucune dérogation à la règle européenne n’est envisagée.

La décision sera suivie avec attention par les 7 derniers arrivés, dont la situation administrative n’a pas encore été démêlée. Hameedullah s’estime chanceux : il croit savoir que ses empreintes ne sont pas fichées dans le logiciel européen de gestion des migrants. Il pourra donc, si tout va bien, déposer une demande d’asile en France et être dirigé vers un organisme compétent.

Car les migrants accueillis à Istres n’ont pas vocation à rester au CAO. Sur les 76 migrants qui y sont passés en trois vagues successives, en octobre, en janvier et début mars, l’AFPA n’en héberge plus que 20. “Nous souhaitons que ces personnes puissent être prises en charge dans des centres d’accueil de demandeurs d’asile”, indique Pascal Philippe, le directeur de l’AFPA d’Istres. Dans le magazine interne de l’AFPA, Débat Formation, les CAO sont présentés comme des dispositifs temporaires, destinés à fermer le 31 mars prochain. “Personne ne sera mis à la porte”, assure de son côté Pascal Philippe, sans confirmer de date pour la fin du programme.

Par la suite, le directeur souhaiterait revenir au projet initial, la formation professionnelle destinée à ceux qui ont obtenu le statut de réfugié, “pour qu’ils puissent trouver du travail en France ou repartir vers leur pays d’origine avec de nouvelles compétences”. Si Hameedullah veut se mettre à niveau dans son métier initial, les télécommunications et l’informatique, peut-être pourra-t-il le faire à Istres. Mais pas avant d’avoir obtenu son statut de réfugié… Au mieux dans six mois.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *