Ecoles de Marseille: « Ça sent la soupe moisie, l’amiante et les chaussettes »

Après avoir dénoncé la « vision apocalyptique » donnée par les médias des écoles marseillaises, Jean-Claude Gaudin (LR), sénateur et maire de la ville, avait invité, lundi, les journalistes à visiter des écoles des quartiers nord, au cours d’une balade en bus organisée par son service presse. La réalité s’est vite imposée.

Paru dans Médiapart le 9/02/2016
Par Margaïd Quioc

© Margaïd Quioc
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Un groupe de journalistes se presse autour d’un bus de la ville de Marseille, juste sous les fenêtres de Jean-Claude Gaudin. Au programme, balade dans des écoles du 15e arrondissement, au nord de la ville. Embedded, comme en temps de guerre. Objectif : prouver aux journalistes que non, les écoles de la ville ne sont pas délabrées comme l’ont rapporté certains médias. Courageux, ni le maire de Marseille ni Danièle Casanova, son adjointe à l’éducation, ne participeront à ce safari, mais des fonctionnaires sont envoyés pour répondre aux questions des journalistes.

La petite troupe atteint son premier objectif, l’école de la Granière sur les hauteurs derrière l’hôpital nord. Pas de directeur ni d’élèves, pour cause de vacances scolaires. Mais le plan com’ tombe déjà à l’eau. En guise de comité d’accueil, Samia Ghali, sénatrice-maire (PS) du secteur et quelques membres de son équipe. « Merci à vous, presse locale et nationale, grâce à votre intérêt pour nos écoles, le jardin a été fait. » Comme dans les autres établissements que nous visiterons, quelques coups de peinture et menus travaux ont été réalisés à la hâte.

Ici, les parents ont fait part de problèmes récurrents de chauffage. Annick Devaud, déléguée générale à l’éducation, à la culture et à la solidarité, avance le problème des personnels qui laissent « les fenêtres ouvertes trop longtemps quand elles font le ménage ». Samia Ghali tempête : « Mais pourquoi vous ne les emmenez pas à l’école de la cité de la Solidarité, là où la cuisine donne sur les toilettes des petits ? »

Le programme prévoit plutôt de continuer la visite à Kallisté, une école située dans une copropriété dégradée parmi les plus pauvres de Marseille. Là encore, c’est raté. « Ce n’est pas ici qu’il y a des problèmes, c’est dans la maternelle en bas de la cité. » Samia Ghali a fait venir Ange Davi, un grand-père d’élève. Il énumère les menus travaux qu’il a réalisés « bénévolement » pour l’école voisine : « une boîte aux lettres, une sécurité pour les portes et les fenêtres… je paie la taxe d’habitation, j’en ai ras-le-bol. Gaudin, qu’il arrête de donner aux quartiers sud et qu’il fasse les choses ici. » 

L’équipe de communication de la mairie et les fonctionnaires perdent pied et appellent le directeur général des services à la rescousse. Il arrive à l’étape suivante. « Cette visite n’est pas une visite politique, explique Jean-Claude Gondard, devant un groupe de parents venus l’interpeller. Elle est destinée aux journalistes, pour qu’ils puissent constater en toute transparence ce qui va bien. Et aussi ce qu’il faut qu’on améliore. »

L’état désastreux des écoles marseillaises n’est pas un sujet nouveau. Depuis quelques années, enseignants et parents d’élèves dénoncent régulièrement des salles de classe pleines à craquer, des locaux insalubres ou dangereux ou tout simplement le manque de chauffage ou de papier toilette et de savon dans les WC. Mais il aura fallu la lettre ouverte d’une enseignante à Najat Vallaud-Belkacem, publiée en décembre sur le site d’information locale Marsactu, puis la parution d’un dossier dans Libération le 2 février pour que Jean-Claude Gaudin cède 9 millions d’euros sur trois ans pour réaliser les travaux nécessaires dans les écoles marseillaises.

L’annonce s’est faite en une fraction de seconde au conseil municipal, maigre aveu de l’incurie municipale. Parce que, pour le reste, la séance a consisté en un grand numéro d’illusion dénonçant un complot ourdi par l’opposition. Les témoignages de parents d’élèves dénonçant les fenêtres qui ne s’ouvrent plus ou les moisissures dans certaines salles de classe ? « Pourquoi ne pas interroger le clochard du coin sur l’état des écoles ? », lance Danièle Casanova. La ministre de l’éducation, qui a qualifié les écoles marseillaises d’« indignes de la République » et chargé le préfet d’établir un état des lieux ? Ce serait une manipulation de Najat Vallaud-Belkacem pour faire oublier son mutisme au Grand Journal de Canal Plus face à Idriss Sihamedi, président de l’association musulmane Barakacity, selon Yves Moraine, chef de file du groupe Les Républicains.

La difficulté, pour les directeurs d’école, à obtenir des services de la mairie les réparations urgentes ? « Qu’est-ce qui est le plus néfaste, interroge Danièle Casanova, une pièce défectueuse qui va mettre 15 jours à être réparée ou ces enfants qui commencent leur carrière mortifère dans la mafia de la drogue, au lieu d’aller à l’école, dès le CM2  ? Ces enfants perdus, c’est ça, la honte de la République. »

Amiante, rats et humidité

Jean-Claude Gaudin dénonce pour sa part une « manipulation des faits, truqués, tronqués, déformés au mépris de toutes les règles de la déontologie journalistique ». Pourtant, depuis la semaine dernière, les photos et les témoignages affluent sur les réseaux sociaux. Un collectif de parents a mené sa propre enquête : en quelques jours, ils ont récolté 250 témoignages représentatifs de 143 écoles différentes, sur les 444 que compte la ville. Ils dénombrent 23 établissements ayant fait part d’un diagnostic amiante positif. 70 écoles sujettes à des pannes de chauffage récurrentes, 40 envahies par les rats et une quinzaine connaissant de sérieux problèmes d’humidité.

La mairie de Marseille ne peut plus se contenter d’accuser les médias et les parents d’élèves d’exagérer. Les 9 millions d’euros supplémentaires en trois ans suffiront-ils ? À titre de comparaison, la nouvelle école Capelette-Curtel, qui doit ouvrir à la rentrée prochaine dans le 10e arrondissement de la ville, coûte 3,5 millions d’euros. Surtout, ces 9 millions sont conditionnés au maintien par l’État de son aide pour l’organisation des temps d’activité périscolaire. Une aide qui, sur décision de la ministre, ne s’arrêtera pas en fin d’année et qui s’élève… à 9 millions d’euros.

Gaudin compte également sur son adjointe Martine Vassal, devenue en mars la présidente du conseil général. De son prédécesseur, le sulfureux Jean-Noël Guérini, multiple mis en examen, elle a gardé une bonne habitude : l’aide aux communes. L’ancien président avait fait de l’arrosage des municipalités en argent public un art. Martine Vassal a poursuivi dans la même veine sans oublier Marseille. Et cette année, Jean-Claude Gaudin a récupéré 60 millions d’euros dont une partie sera affectée aux écoles. « Elle n’a pas oublié qu’elle était une élue de Marseille », se félicite-t-il.

Le butin semble insuffisant, quand on sait qu’il faudrait 600 millions d’euros uniquement pour remplacer les 52 écoles de type « Pailleron » que compte la ville. Des construction des années 1960 en structure métallique, du nom d’une école parisienne qui avait totalement brûlé en quelques minutes, faisant 20 morts. C’était en 1973. Pour accélérer le processus, Gaudin envisage des partenariats public-privé, comme pour le stade vélodrome ou les piscines municipales.

« On pourrait vendre le foncier, ce qui nous rapporterait 5 millions d’euros, estime Jean-Claude Gondard. Les entreprises privées financeront les travaux et nous leur paierons une redevance sur 30 ans. » Redevance qui s’ajoutera à celle de 12 millions que la ville doit payer chaque année pour le stade. Mais ce système permettrait selon le fonctionnaire d’effectuer les travaux en 10 ans au lieu de 30. Alors que jusqu’à présent, c’était à peine une école neuve qui sortait de terre chaque année.

Avec 30 millions d’euros consacrés aux écoles, la mairie ne cesse de rappeler que l’éducation est le premier poste de dépenses de la ville. Mais le retard pris est tel que l’urgence se fait sentir un peu partout et pas seulement dans les cités des quartiers nord. Dans le 3e arrondissement, à l’école National, 420 enfants s’entassent dans un immeuble de trois étages, au mépris des normes incendie. À côté, l’école Busserade, installée dans des préfabriqués, a dû sacrifier celui consacré aux activités physiques pour installer une classe supplémentaire. Aux Abeilles, à deux pas de la Canebière, la cour, trop petite pour accueillir les 300 élèves, oblige les enseignants à organiser deux services de récréation.

Dans le 4e arrondissement, une directrice raconte sa rentrée : deux jours sans eau courante. « Vous imaginez, 170 élèves, sans chasse d’eau au mois de septembre ? » Sa principale inquiétude, c’est l’amiante, nichée dans les dalles dégradées du sol. Elle scotche les trous en attendant la rénovation qu’on lui a promis et qui tarde à venir. De l’amiante, il y en a aussi à l’école HLM Jean-Perrin, l’établissement où enseigne Charlotte Magri, l’auteure de la lettre ouverte à la ministre, et avant-dernière étape du voyage organisé. Un rapport rendu en 2008 confirmait la présence de ce matériau dans les colles du revêtement au sol. Aujourd’hui, certaines dalles se détachent, laissant des trous béants au milieu des tables d’écolier. « C’est de l’amiante inerte, assure Frédéric Carlé, directeur de la direction territoriale des bâtiments nord, aucun risque de contamination de l’air. » 

« S’il n’y a aucun risque, tant mieux ! » s’agace Charlotte Magri. « Mais qu’ils viennent faire les mesures de l’air. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est poser un diagnostic. C’est pas en assénant des affirmations qu’on va régler le problème. »

Ce que supportent mal parents et enseignants, c’est de ne pas être pris au sérieux. En conseil municipal, Danièle Casanova mettait en doute un témoignage relayé dans la presse d’une élève qui avait les lèvres bleues de froid « alors que les températures sont clémentes cet hiver ». Laury Duplat, la mère de la petite fille dont il est question, profite des caméras pour témoigner. « Oui, il faisait 13 °C dans la classe, et ma fille est rentrée à la maison avec les lèvres bleues.  »

Le safari s’achève par la visite de deux classes dans un préfabriqué, posé en contrebas de l’école Saint-Louis-Consolat il y a 40 ans. Son remplacement est demandé depuis des années, la mairie vient d’annoncer que ce serait fait l’été prochain. Avant d’y pénétrer, Mohamed, scolarisé en CE1, prévient : « Ça sent la soupe moisie, l’amiante et les chaussettes. » L’odeur d’humidité prend à la gorge. Les parents sont en train de rassembler les certificats médicaux pour déposer un dossier à l’ARS. Une quinzaine d’enfants souffriraient de sinusites, bronchites et autres maladies respiratoires. Qu’importe. Jean-Claude Gondard s’installe à un bureau, face au tableau. « Regardez ce beau mobilier ! Ce sont de bonnes conditions pour travailler. » Devant tant de mauvaise foi, Hassan, un parent d’élève prévient : « Après les vacances, plus personne ne rentre là-dedans ! »

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