Shlomo Sand : « Il n’existe pas de peuple pur »

Interview. Pour l’historien israélien Shlomo Sand, la diaspora du “peuple élu” ne se serait jamais produite. Dans son ouvrage “Comment le peuple juif fut inventé”, il va encore plus loin, affirmant que les Juifs descendent, entre autres, des Berbères et des Arabes…

 

Quelle thèse développez-vous dans votre ouvrage ?

Il ne s’agit pas d’un livre sur l’histoire des Juifs à travers les âges, mais plutôt sur l’historiographie qui a bâti un peuple juif. Dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle, des historiens d’origine juive allemande, puis russe et d’Europe de l’Est, ont commencé à écrire l’histoire des Juifs comme étant celle d’une nation née avec Moïse et la réception de la Torah (c’est-à-dire la première partie de la Bible) jusqu’à l’époque moderne. La démarche de ces historiens pro-sionistes et sionistes s’est faite parallèlement à celle d’autres historiens européens qui œuvraient pour leur propre imaginaire national. Lesquels ont contribué à inventer un peuple français, allemand…

Au cours des trente dernières années, des chercheurs ont commencé à décomposer ces histoires nationales. Toutefois, personne n’a osé toucher à la délicate question du peuple juif. Il y a ce poids énorme de la Bible et de cette tradition axée sur l’histoire du peuple d’Israël, ainsi que les souffrances juives à l’époque moderne. J’estime qu’il est de mon devoir, en tant qu’historien israélien d’origine juive, d’adopter la même démarche face à ce fantasme. C’est ainsi que j’ai découvert que la notion de “peuple juif” était une invention. Exactement comme le peuple français à partir de Clovis ou des Gaulois !

 

Quelle valeur accordez-vous à la Bible ?

Durant le siècle dernier, on a trop considéré la Bible comme un livre d’histoire. C’est pour moi un livre théologique dont le récit historique a complètement été fabriqué au cours des Ve, IVe et IIIe siècles avant J.-C. Je m’appuie sur des recherches archéologiques pour montrer que ni l’exode ni les grands royaumes unifiés de David et Salomon n’ont existé. Or, l’historiographie juive moderne a pris ce récit pour construire l’histoire laïque de la naissance d’un peuple. En lui accordant une vérité historique, les protestants et les sionistes, en particulier, ont fait beaucoup de mal à la Bible, car c’est un chef-d’œuvre théologique !

 

Pourquoi estimez-vous que votre livre n’est pas “original” ?

Je n’ai rien inventé ! Son originalité réside dans la façon dont j’ai organisé un savoir existant que l’on a longtemps négligé volontairement pour des raisons nationales. Je m’attaque à une idée très ancrée dans la conscience occidentale, qui considère les Juifs comme un groupe humain ayant une origine commune et ayant été arrachés de leur terre. J’essaie de montrer que cette image est entièrement fausse. Pour y parvenir, je m’appuie sur des matériaux historiques. Par exemple, les Juifs n’ont pas vécu d’exil. Les Romains ont, certes, éradiqué par trois fois des révoltes de la part des zélotes (des monothéistes juifs). Mais ils n’ont jamais exilé de peuples ! Ce n’était pas leur politique ! Donc, l’exil n’a pas eu lieu.

 

Si “l’exode” n’a pas eu lieu, comment le judaïsme s’est-il dispersé ?

Le judaïsme s’est dispersé à travers le monde, surtout dans le bassin méditerranéen, par des vagues de conversions massives. C’est le premier monothéisme occidental à s’être lancé à la conquête des âmes. Ce fait était connu au XIXe siècle par tous les historiens. Renan essayait déjà d’expliquer cela en 1883 : les Juifs ne sont pas une ethnie ni une race, mais le fruit de la conversion de populations très diverses et d’origines différentes. Ce qui signifie que les Juifs ne sont pas partis de Judée. Il est vrai qu’il y a eu des ambassadeurs de ce monothéisme : des élites, des esclaves, des prisonniers de guerre, des commerçants… Seulement 5 ou 10 % de cette population a probablement bougé avec l’ouverture du monde hellénistique, suite aux conquêtes d’Alexandre. C’est à ce moment-là que le judaïsme est devenu très “prosélytique”. Au début du IIe siècle avant J.-C., le premier royaume vraiment juif des Maccabées apporte le monothéisme par l’épée. Il convertit tous ses voisins. Ensuite, par le biais de marchands, ce mouvement atteint l’Arabie. C’est ainsi qu’au Ve siècle, au Yémen, naît le régime juif de Himyar. Ce monothéisme glisse aussi jusque chez les Phéniciens au Nord de l’Afrique, puis chez les Berbères. La plupart des Juifs maghrébins descendent des Berbères. Mais leurs origines sont à la fois berbères et arabes.

Quant à la présence massive de Juifs en Europe de l’Est, elle s’explique par des conversions massives au royaume des Khazars. Tout le monde s’accorde sur le fait que ce grand royaume situé entre la mer Rouge et la mer Caspienne s’est converti au judaïsme, peut-être au VIIIe siècle déjà. Avec lui, de nombreuses tribus se sont aussi converties.

 

Que sont devenus les Juifs de l’Antiquité qui sont restés sur leurs terres ?

Au début du XXe siècle, en arrivant en Palestine, les premiers sionistes ont considéré la population locale comme descendante directe des Juifs de l’Antiquité ! De grandes figures comme Ben Gourion, fondateur de l’Etat d’Israël, savaient que l’exil n’avait jamais eu lieu. Pour preuve : le premier projet sioniste incluait les paysans locaux arabes. L’objectif était de faire une symbiose avec les gens sur place. Mais, avec les premières révoltes des populations autochtones en 1929, le sionisme a complètement transformé sa vision du peuple et exclu les Palestiniens ! Je ne crois pas que les Palestiniens soient les descendants directs des anciens Hébreux ou Judéens. Car chaque conquérant a laissé une trace dans la population. Il y a toujours eu des métissages : il n’existe pas de peuple pur ! Cela dit, un Palestinien d’Hébron a mille fois plus de chances d’avoir dans ses ancêtres des Juifs de l’Antiquité que moi qui suis né en Autriche ! J’oserais même dire que la première fois que cette population a vécu un exil, c’était en 1948… C’est une bombe pour l’identité juive !

 

Finalement, que signifie être “juif” ?

Personne ne le sait ! Pour moi un Juif est quelqu’un qui pratique et qui croit en un dieu juif. Il n’existe pas de pratique culturelle laïque juive. Le judaïsme est une grande religion, à la base du christianisme et de l’islam. En revanche, ce n’est pas un peuple. Puisqu’un peuple est un groupe humain doté d’une culture laïque commune (langue, musique, nourriture, etc.). Les Juifs ont toujours eu quelque chose qui les unissait, mais c’était religieux. D’après moi, un Juif qui se définit comme laïc commet une contradiction profonde. Mais, comme je sais que la notion d’identité est très glissante, je prends en considération que, depuis Hitler, de nombreux Juifs se déclarent laïcs. Ce serait bête de nier une solidarité et une affinité entre eux. Il n’est pas moins idiot de les définir comme un peuple ou une nation.

 

Remettez-vous en cause l’existence d’un Etat juif ?

J’admets une affinité entre l’Etat d’Israël et les Juifs. J’accepte même que cet Etat reste un refuge pour les Juifs persécutés. Mais je me révolte contre cette vision d’un Etat appartenant, non pas à ses citoyens, mais à tous les Juifs du monde, même si ces derniers disposent de tous leurs droits en France ou aux Etats-Unis ! Dire par exemple que Kouchner, à cause de sa mère, a le droit de devenir citoyen israélien du jour au lendemain, c’est culotté ! Je suis vraiment très critique par rapport au fait que l’Etat israélien se définisse comme un “Etat juif”. C’était compréhensible après la Shoah, pour accueillir cette masse de réfugiés sans nom, sans maison… Soixante-deux ans après, continuer à le définir de cette manière va le détruire. Un Etat qui n’est pas démocratique, dans le sens où il ne représente pas la souveraineté de sa population, a peu de chances de vivre. Il faut savoir que 25 % des Israéliens ne sont pas considérés comme juifs : 20 % sont arabes et 5 % des immigrés originaires de l’empire soviétique arrivés au cours des vingt dernières années. L’Etat israélien nie le principe le plus fondamental de la démocratie : le pouvoir de représentation. Cela provoquera tôt ou tard une révolte, et pas uniquement dans les territoires occupés…

 

Vous réclamez en revanche la reconnaissance du peuple israélien. De quelle manière ?

J’exige la reconnaissance du peuple israélien parce qu’il dispose d’une culture laïque : une langue, un théâtre, une littérature, un cinéma… Le sionisme ne veut pas voir qu’il a fait naître quelque chose là-bas. Le nationalisme arabe non plus ne veut pas l’admettre. L’Etat d’Israël, dans ses frontières de 1967, a le droit d’exister à partir du moment où il devient l’Etat de ses citoyens. Parallèlement, je ne soutiens pas un projet politique qui prétende proposer un Etat unifié binational entre la Jordanie et la mer. Je connais mon “peuple” : même s’il est difficile d’arracher les 400 000 colons qui occupent les territoires palestiniens, il sera plus compliqué encore de proposer aux Juifs de devenir une minorité dans leur propre Etat. Bien que mon idéal soit un Etat binational, j’opte pour deux Etats en vue de créer une confédération.

 

Quel accueil votre livre a-t-il reçu en Israël, et en France où il vient de paraître ?

L’establishment juif a essayé de mettre un mur de silence ! Mais il s’est vendu par le bouche-à-oreille. C’est même devenu un bestseller en Israël et il semble bien parti en France. Je suis en négociation avec pour le traduire en huit autres langues. Et il devrait sortir en français en format de poche !

 

Propos recueillis par Marjolaine Dihl

(Paru dans Le Courrier de l’Atlas, juin 2009)

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