L’affaire du petit Mohamed émeut la France

Marseille. Trafic d’enfants, fraude aux allocations familiales ou réseau de clandestins ? L’affaire du petit Mohamed a fait couler beaucoup d’encre cet été. Retour sur cette histoire à la lumière du témoignage de Fatma, la mère adoptive de l’enfant.

Sa photo a fait le tour de toutes les rédactions. Mohamed, 30 mois, retrouvé errant le 5 août dans la cité Fons colombes, à Marseille, est désormais célèbre. Car, malgré l’appel à témoin, il aura fallu attendre quatorze jours pour que quelqu’un se présente à la police…

Le 19 août, Fatma Ghalem précipite son retour d’Algérie. Elle débarque à Marseille et s’identifie comme étant la mère de l’enfant. Grâce à des tests ADN, le parquet découvrira qu’elle n’est pas sa mère biologique. Elle est aujourd’hui mise en examen et subit une enquête sociale pour éventuellement retrouver son “fils”, placé en foyer d’accueil d’urgence.

Dans son HLM, boulevard de la Révolution (3e arr.), pendant qu’elle épluche dans son salon les pommes de terre qui serviront au f’tour du soir, Fatma nous conte sa vie. Celle d’une jeune femme issue d’une famille ancrée dans les traditions. Née en 1974 en Algérie, elle est confiée dès son plus jeune âge à sa tante qu’elle appelle “yama” (mère en arabe), une pratique très répandue au Maghreb. A 15 ans, elle est mariée à un homme qui sera le père de ses trois premiers enfants. Lorsqu’elle divorce sept ans plus tard, sa famille la remarie à un Algérien résidant en France.

Le mariage “halal” prononcé, Fatma confie ses enfants à sa yama et rejoint son époux avec qui elle aura une fille, à Paris, en attendant des retrouvailles plus tardives avec ses enfants dans le pays d’accueil.

Quatre ans après, elle les fait venir d’Algérie : “ça a été le début des problèmes. Mon mari n’en voulait pas”, raconte-t-elle. La famille décomposée emménage à Toulon, le couple se sépare. Fatma décide alors de s’installer à Marseille, car “il paraît que c’est une ville pas chère”. Elle arrive aux Catalans (quartier huppé de Marseille)  d’abord. S’ensuit un passage éclair à Noailles. “Je me suis vite échappée, s’exclame-t-elle. Le quartier est sale, bruyant, je ne laissais pas sortir mes enfants car j’avais peur des mauvaises fréquentations.” Elle emménage alors dans son appartement actuel.

Fortement imprégnée par sa culture arabe, Fatma adopte Mohamed à sa naissance, en 2006, en recourant à la kafala. “Sa mère était une jeune femme célibataire que ma famille connaissait et qui n’avait pas les moyens de s’en occuper. Et puis, je souhaitais avoir un autre garçon sans avoir à me remarier”, explique-t-elle. Ce qui lui paraît normal, la prise en charge des enfants de l’entourage proche étant une banalité au sein de la communauté maghrébine. L’adoption est interdite dans les pays musulmans et la kafala – ou recueil légal – n’établit pas un lien de filiation, mais s’apparente plutôt à une tutelle. Fatma ne peut donc pas déclarer l’existence du garçonnet auprès des autorités françaises. Aucune trace de lui à la CAF, notamment.

Quand, cet été, elle part “rendre visite à [sa] mère mourante en Algérie”, elle ne peut pas emmener son petit dernier, faute de papiers en règle. “En échange de 500 euros”, elle le confie à Naïma, une jeune femme qui occupe un logement à Fonscolombes (3e arr.). “C’est la fille de Kiroucha, une très bonne amie à moi, qui ne l’est plus depuis cette histoire”, révèle Fatma. La suite, tout le monde la connaît… Celle du petit Mohamed, retrouvé seul dans la cité.

 

Mystères

L’affaire présente quelques incohérences. Pourquoi Naïma la nourrice n’a-t-elle donc pas déclaré la disparition de l’enfant ? Mystère. Elle a disparu. Persiennes fermées, son appartement au dernier étage de la résidence Fonscolombes semble déserté depuis plusieurs semaines. Selon le parquet, elle serait sans papiers. Conclusion : Fatma est aujourd’hui accusée d’aide au séjour irrégulier.

Or, selon Farah, “une voisine de palier de Naïma” qui en sait long, “Naïma a eu un copain français pendant huit ans et ils ont eu un enfant ensemble”. Le mystère s’épaissit. D’autant que l’enfant d’une telle union (si enfant il y

a), lui-même français, aurait dû rendre Naïma moins craintive d’une expulsion… De son côté, la police a retrouvé un petit ami français prénommé Georges. “Il a été mis en garde à vue, comme d’autres personnes de l’entourage

de la nounou”, confirme le procureur Dallest.

La relation entre Fatma et Kiroucha suscite aussi l’interrogation. Pour cause : quand Fatma apprend par une amie marseillaise la disparition de Mohamed, elle appelle tout de suite Kiroucha. Cette dernière se trouve, elle aussi, en Algérie à ce moment-là. “Par hasard”, selon Fatma. “Pour des affaires commerciales qu’elles avaient ensemble”, d’après Farah.

“J’étais dans une rage folle, s’époumone Fatma. Kiroucha m’a dit : ‘Calme-toi. Si tu ne parles pas de Naïma, je te donnerai de l’argent en retour.’ On devait repartir en France le même jour, mais elle est partie quelques jours avant moi sans me prévenir, pour cacher sa fille.”

La brigade pour mineurs cueillera Fatma le 19 août à son arrivée à l’aéroport de Marignane. Très vite, les chefs d’accusation acculent la mère de famille. A “l’aide au séjour irrégulier” s’ajoutent la “simulation d’enfant” et le “faux en écriture publique”, Fatma ayant falsifié l’acte de naissance de Mohamed pour le faire passer pour son propre enfant et entrer en France. Elle encourt jusqu’à dix ans de prison et 150 000 euros d’amende. L’enquête pénale est aujourd’hui devant le juge d’instruction.

Fatma mérite-t-elle pour autant de perdre ce petit qu’elle a recueilli ? Le juge pour enfants en décidera. “Pour lui rendre Mohamed, le juge réclame deux conditions, précise Me Picard, l’avocate de Fatma. Il attend le résultat de l’enquête sociale et l’acte judiciaire algérien attestant de l’adoption de Mohamed.” En l’occurrence, la directrice adjointe de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), chargée de l’enquête sociale, avance un discours plutôt positif : “Nous souhaitons toujours tout mettre en œuvre pour maintenir le lien entre l’enfant et ses parents.”

Reste à voir si Fatma parviendra à prouver la kafala de Mohamed (1). Et rien ne dit que Mohamed pourra encore résider en France après cela, la kafala n’étant pas reconnue comme une adoption en France…

En attendant, la famille Ghalem demeure dans l’incertitude, loin de Mohamed. “On est allé le voir aujourd’hui avec maman. Il s’accroche lorsque l’on doit partir, ça me fait pleurer”, commente Hada, six ans.

 

Les enfants séparés

Demain, et comme tous les jours depuis son retour précipité d’Algérie, elle ira rendre visite à son fils placé en foyer d’urgence dans les quartiers Sud, à moins d’un nouveau rebondissement. Elle continuera à débourser “chaque jour 30 euros de taxi car c’est compliqué et ça prend trop de temps de prendre le bus et le métro”. De là à supposer que cette mère sans emploi trempe dans quelque trafic, Me Picard n’y croit pas. “Elle est endettée”, objecte-t-il.

L’heure de la rupture du jeûne est annoncée, nous quittons la petite famille empêtrée dans les rouages de la justice et qui ne semble pas vraiment comprendre ce qui lui arrive. Elle gardera le souvenir des policiers venus le 3 septembre embarquer tout le monde et envoyer les quatre autres enfants en foyer pour deux jours. “Ils criaient et ont mis les menottes par force à maman”, se scandalise l’aînée, qui aide sa mère aux préparatifs de la table. Son frère de 12 ans poursuit : “J’étais tellement malheureux, au foyer ! J’ai beaucoup pleuré, c’est triste comme fin de vacances d’être accueilli par les policiers et de ne pas voir son petit frère.”

Etranges vacances, en effet. D’autant qu’elles auraient débuté par le décès de la mère adoptive de la supposée mère adoptive… C’est clair ?

 

Par Myriam Blal et Marjolaine Dihl

(Paru dans Le Courrier de l’Atlas, octobre 2008)

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