Marseille. Quand Euroméditerranée devient marchand de sommeil

Entre la tour CMA-CGM et les bâtiments délabrés de la rue d'Anthoine, l'aménageur public Euroméditerranée fait le grand écart.

Pendant que l’opération d’intérêt national Euromed, avance, au pied de la tour CMA-CGM à Marseille, un immeuble du secteur racheté par l’aménageur public tombe en ruines. Le hic : il est encore habité.

« Pour être agréable à vivre, il ne suffit pas que la ville soit belle, il faut aussi qu’elle soit accueillante, tolérante, diverse. » Les plaquettes de communication d’Euroméditerranée fleurent bon l’harmonie. Elles vantent les mérites du futur parc habité d’Arenc à Marseille (2e). Mais sur le terrain, derrière certaines façades, les bonnes intentions s’effritent. Rue d’Anthoine, dans l’ombre de l’emblématique tour CMA-CGM, un immeuble tombe en ruines. Euroméditerranée, propriétaire du bâtiment depuis 2012 et, de fait, bailleur des quelques locataires encore présents, aurait-il deux discours ?

Sur les plans de l’aménageur public, l’édifice doit disparaître. Il sera, à terme, reconstruit pour compléter l’offre de logements neufs de la zone. Mais, en attendant, il devient insalubre. Il a tout d’un immeuble fantôme. Entre des fenêtres murées et des fils barbelés au-dessus des grilles qui marquent la parcelle, l’endroit ne semble pas habité. Pourtant cinq sonnettes, presque neuves, trônent là. De quoi présager d’une occupation des lieux. En témoigne le raccordement rustique de l’immeuble au réseau électrique. Le câble, suspendu à travers la rue, termine en un amas de noeuds. Des fenêtres aux barreaux rouillés entourent la porte d’entrée.

Humidité à tous les étages et risques de chute


Pour les cinq familles qui vivent là, ce n’est qu’un bout du décor. à l’intérieur, dans les parties communes, les peintures dégringolent par pans entiers, les tomettes des escaliers se désolidarisent et la tuyauterie, apparente, commence à être rongée par l’humidité. L’odeur de moisissure hante les lieux. à tel point que les appartements commencent, eux aussi, à se dégrader. « Je ne sors presque plus de chez moi parce que j’ai peur de tomber », confie la plus ancienne résidente. Âgée de 83 ans, elle a emménagé en 1977, avec son mari, un cheminot, Le bâtiment appartient alors à la SNCF. Ce qui leur permet d’obtenir un logement hors des prix du marché. Si bien qu’aujourd’hui, son loyer s’élève à 200 euros pour une superficie avoisinant les 100m2.

Les trois offres de relogement faites par son bailleur ne lui ont pas convenu. « Ils m’ont proposé des loyers à 600 euros, soupire la dame. Avec ma petite retraite et mon fils trisomique, comment je peux faire ? » Pour sa voisine, mère de trois enfants (de 3, 5 et 7 ans), la situation ne semble guère mieux. L’humidité a envahi les pièces. Ici, un mur suinte. Là, les fenêtres en bois ont gonflé. Elles ne peuvent plus se fermer. Pour isoler le salon du froid, c’est donc le système D : du scotch gris calfeutre les trous d’air.

Et, contrairement au reste des habitants de l’immeuble, cette famille a été installée là par Euroméditerranée. « C’est un logement tiroir », d’après l’institution. En somme, il s’agit d’un relogement provisoire dans le cadre d’une autre opération d’aménagement. Interpellé sur la salubrité du site, le directeur général adjoint d’Euromed, Paul Colombani, prévient : « En principe, nous mettons aux normes de sécurité. Je vais envoyer une équipe pour voir ce qui a été fait. Il est hors de question de laisser des gens vivre dans des endroits dangereux. »

Un cas classique ?


Cela dit, le haut responsable rappelle aussi que l’institution a pour mission de, justement, réhabiliter des édifices « en état mauvais, médiocre, voire insalubre.»

D’ailleurs, dans le quartier Saint-Charles (1er), rue Bernard-Dubois, « nous avons eu deux effondrements spontanés d’immeubles. Or, ils étaient déjà insalubres quand nous les avons rachetés… Nous aurions pu être pris pour des marchands de sommeil », poursuit Paul Colombani, avant d’insister sur le fait qu’Euroméditerranée est un aménageur et non un bailleur. Reste que, pour le 12 bis, rue d’Anthoine, au bout de quatre ans de propriété, l’établissement public a tout l’air d’un bailleur.

Pour les locataires, la situation pourrait durer encore quelques mois. Euroméditerranée vient en effet de signer une promesse de vente avec la Sogima, un bailleur social qui a déposé un permis de construire. Mais la vente ne pourra être effective qu’après les délais légaux de recours contre ce permis, c’est-à-dire en fin d’année. Après cette date, les habitants devront bel et bien quitter l’immeuble. « Charge à la Sogima de les reloger dans des logements sociaux et dans le même arrondissement, ou juste à côté. Et ceci, en fonction de la composition des familles et de leurs ressources », précise Guillaume Kolf, directeur du renouvellement urbain d’Euroméditerranée.

à voir s’il n’y aura pas non plus « renouvellement de population » à la rue d’Anthoine. Alors que l’opération d’aménagement a pour but affiché de « transformer Marseille », que va-t-elle faire des habitants modestes qui occupent cet immeuble ? Selon Guillaume Kolf, sur les 9 000 m² de plancher, 3 000 seront destinés à du logement social et très social, classé en « PLUS » et « PLAI ». C’est noté.

Marjolaine Dihl

(Article publié dans La Marseillaise, 6 mars 2016)

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