Marseille va accueillir des migrants de la jungle de Calais

Après Istres, un centre pour migrants va ouvrir à Marseille. Marsactu a eu confirmation de la création dans la ville d’un « centre d’accueil et d’orientation », un dispositif créé par le gouvernement pour désengorger la jungle de Calais. Des associations dénoncent ce qu’elles appellent « un centre de tri ».

Paru dans Marsactu le 12/04/2016
Par Margaïd Quioc

Ils rêvaient d’Angleterre depuis la jungle de Calais. Ils arriveront bientôt à Marseille, 1000 kilomètres plus au sud. L’association SARA l’a confirmé à Marsactu, vingt migrants seront accueillis dans les prochain jours dans le nouveau centre d’accueil et d’orientation (CAO) du département… à Marseille. Selon nos informations, le seul actuellement ouvert, à Istres, fermera à la fin du mois de juin.

L’association choisie pour gérer le CAO mettra a disposition une dizaine de studios inoccupés. Elle prendra également en charge l’accompagnement social des hébergés. “On peut accueillir des personnes isolées et des petites familles : couples avec un enfant ou famille monoparentale”, explique Sylvain Rastoin, directeur de SARA.

Créé à la demande du gouvernement, le dispositif CAO permet de rediriger ceux qui sont embourbés dans la jungle de Calais dans 102 centres répartis dans toutes la France. La volonté de la préfecture du Nord-Pas-de-Calais est de limiter à 2000 le nombre de personnes accueillies à Calais dans un camp en dur. Selon le gouvernement, 3500 migrants seraient en attente de passer la frontière. Des associations avancent plutôt le chiffre de 5000.

“Prise en charge de l’urgence”

Autant de personnes qui vivent dans des conditions indignes, sous des tentes, pour ceux qui n’ont pas pu entrer dans les préfabriqués installés par la préfecture à Calais. “Nous nous inscrivons avant tout dans une démarche de prise en charge de l’urgence : les alimenter et leur donner une hygiène de vie qui leur permette d’être en forme”, ajoute Sylvain Rastoin.

Une mission qui semble dans les cordes de cette association d’une centaine de salariés et qui gère notamment, depuis le début des années 2000, une structure d’accueil d’urgence des demandeurs d’asile. “On a répondu à la sollicitation des services de l’État. Ils cherchaient une association capable de gérer une nouvelle structure dans les Bouches-du-Rhône”, poursuit le directeur de SARA. Les migrants sont censés y rester quelques mois, le temps de prendre une décision : continuer leur route vers le Royaume-Uni ou déposer une demande d’asile en France. Le problème, c’est que tous les migrants n’en ont pas le droit. Du coup, l’orientation consiste à les renvoyer dans d’autres pays européens.

Dublin ou la logique du tri

“La situation à Calais est inacceptable, c’est donc une bonne chose qu’un CAO ouvre à Marseille, admet Jean-Pierre Cavalié, de l’association Cimade. Mais ce qui se passe dans certains centres est tout aussi inacceptable.” “Ce sont de véritables centres de tri, qui permettent simplement à la préfecture d’appliquer ses procédures”, ajoute Céline, du Collectif soutien migrant-e-s 13. Parmi celles-ci, la “procédure Dublin” oblige les migrants à déposer leur demande d’asile dans le premier pays de l’espace Schengen où ils ont été contrôlés par la police.

C’est le cas de Bashir Jaber qui vit au CAO d’Istres depuis janvier. De sa voix douce, il raconte comment, débarqué en Italie fin juin après un long voyage depuis le Soudan, il a d’abord refusé de donner ses empreintes à la police. “J’ai ensuite été privé de nourriture. Des policiers m’ont battu et donné des coups à la tête. J’ai fini par craquer”. Il rejoint ensuite Calais un mois plus tard et tente sans succès de rejoindre l’Angleterre.

photo Bashir Jaber
Photo Bashir Jaber

Au bout de plusieurs mois, il rencontre les maraudes d’associations et de l’office français de l’immigration et de l’intégration (OFII). On lui parle des CAO. “Je suis d’abord allé à Mulhouse, mais ils ont expulsé vers l’Italie d’autres gars alors je suis reparti à Calais”. On lui propose a nouveau de partir dans un CAO. Méfiant, il refuse d’abord. “Mais on m’a assuré que cette fois je pourrais déposer une demande d’asile en France”, ajoute-t-il. Sur son portable, il montre des écriteaux qu’il a pris en photo dans la jungle. Rédigés en français en arabe ou en anglais, certains affirment : “Il n’y pas de coercition dans les centres. Aucune décision ne pourra être prise contre vous, en particulier si vous avez vos empreintes enregistrées dans un autre pays (procédure Dublin)”.

Mais, après son arrivée à Istres, la préfecture lui a indiqué qu’elle avait demandé son renvoi vers l’Italie. Bashir et ses camarades d’infortune ont le sentiment d’avoir été trompés.

Géométrie variable

Car, en matière d’application de la procédure Dublin, les militants des droits des migrants font état de mise en œuvre à géométrie variable. Ainsi, Jean-Pierre Cavalié affirme que la détermination des associations a permis de faire pression sur la préfecture de Briançon (05) et permettre à des “dublinés” de déposer des demandes d’asile en France.

“A partir du moment où on fait de l’accueil et qu’on reçoit des fonds publics pour ça, on se doit de respecter les réglementations. Dans le domaine de l’asile, il y a beaucoup de rumeurs et de fausses informations qui circulent”, prévient Sylvain Rastoin. Une « rumeur » alimentée par le ministre de l’intérieur lui-même. Selon Le Monde, Bernard Cazeneuve a récemment demandé à ses préfets de suspendre l’application des accords de Dublin pour les personnes qui choisissent d’aller en CAO. Visiblement, il n’a pas été entendu dans les Bouches-du-Rhône puisque 6 personnes déjà ont été renvoyées en Italie après leur passage au CAO d’Istres.

Si l’accueil réservé aux migrants révolte les militants qui les défendent, leur arrivée à Marseille risque de provoquer quelques remous. Pour pouvoir assurer leur accueil “dans la tranquillité”, Sylvain Rastoin préfère pour l’instant taire l’adresse exacte du CAO Marseillais. On ne connait pas non plus la date des premières arrivées. On sait simplement qu’un bus venu de la jungle doit déposer une quinzaine de migrants à Istres vendredi prochain. Fera-t-il un détour par Marseille ?

Pour l’instant, la préfecture n’a pas souhaité répondre à nos questions. Du côté de la mairie de Marseille, l’adjoint à l’exclusion, Xavier Méry assure n’avoir été “ni sollicité, ni informé” par la préfecture au sujet de l’établissement d’un CAO dans la ville. Quel que soit le lieu choisi, on entend déjà les protestations du maire de secteur…

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