Musulmans, ils ont choisi l’école catholique

Enquête Dans les quartiers populaires, de plus en plus de parents musulmans inscrivent leurs enfants dans des établissements catholiques. Est-ce pour des raisons religieuses, éthiques, ou à cause de la dégradation de l’école publique? Nous sommes allés voir sur place. Marseille : Saint-Mauront.

Paru dans Le Courrier de l’Atlas en novembre 2008

Par Myriam Blal et Marjolaine Dihl

Gros plan sur les écoles privées du Réseau Education Prioritaire (REP), l’équivalent des ZEP publiques, qui accueillent de plus en plus d’enfants issus de foyers musulmans.

‘‘A l’occasion de l’Aïd el-Fitr, je formule mes vœux les meilleurs pour chacun de vous. Ce mois de ramadan vous a permis, avec l’aide de Dieu, de vivre dans la piété, le partage et l’ouverture.”

Le 2 octobre dernier, reprenant les mots de Georges Pontier, l’archevêque de Marseille, Chantal Marchal est passée dans les dix classes de primaire de l’école Saint-Mauront qu’elle dirige pour présenter ses vœux aux élèves musulmans. Hasard du calendrier oblige, le jour de l’Aïd est tombé un mercredi cette année, donc pas d’école ce jour-là. “En temps normal, nos élèves et le personnel musulmans sont autorisés à manquer la journée.” Une tolérance surprenante, ironiseront certains.

Pas tout à fait. L’école Saint-Mauront fait partie des 114 établissements catholiques privés – 32 lycées, 30 collèges et 52 écoles – du diocèse de Marseille. Sur les 245 enfants qui fréquentent l’établissement, “21 seulement sont de confession chrétienne, comme l’atteste leur participation à la catéchèse hebdomadaire. Les 224 autres sont musulmans”, indique Chantal Marchal. Soit 85 % au total.

Les écoles catholiques marseillaises seraient-elles devenues un refuge pour les enfants musulmans où ils pourraient pratiquer leur culte en toute liberté et à l’abri des valeurs laïques si chères à l’enseignement public ?

“Je ne crois pas, répond Chantal Marchal. Les raisons qui poussent les parents musulmans à scolariser leurs enfants dans un établissement catholique sont les mêmes que celles de n’importe quel autre parent, à savoir la proximité géographique avec le domicile de l’élève, ainsi que le sérieux et le suivi éducatif reconnus et qui font la réputation des écoles privées catholiques. Bien sûr, l’aspect religieux est important aussi, car nous parlons de Dieu à nos enfants et nous estimons qu’il est important d’avoir la foi pour grandir dans l’amour.”

Chantal Marchal est également la coordinatrice du Réseau Education Prioritaire (REP). Reconnu par l’Etat en 1989, le label REP – équivalent des ZEP dans les établissements publics – concerne six écoles et trois collèges catholiques privés situés dans des quartiers populaires de Marseille. “Concrètement, nous menons de concert avec les élèves délégués des actions communes d’information et de formation avec les établissements du réseau, un forum des métiers est par exemple organisé chaque année pour les élèves de troisième”, explique Mme Marchal.

Battant en brèche certaines idées reçues, les parents qui adhèrent à l’Union des familles musulmanes s’intéressent d’abord à la qualité de l’enseignement dispensé à leurs enfants. “Ce n’est pas propre aux familles issues de l’immigration, remarque Nasséra Benmarnia, directrice de la structure. Mais celles-ci bénéficient moins de réseaux leur permettant de se soustraire à la carte scolaire et ne croient plus vraiment à l’égalité républicaine. Elles sortent donc leur portefeuille pour offrir un enseignement de qualité à leurs enfants. Du moins, c’est ce qu’elles espèrent. Quitte à se saigner pour y arriver !” Pour la responsable associative, les considérations religieuses, et principalement la possibilité de porter le voile, arrivent seulement en seconde position.

 

Des frais d’inscription relativement réduits

L’heure de la sortie des classes a sonné. Devant l’école, des mamans voilées attendent leur progéniture et en profitent pour s’offrir des gâteaux de l’Aïd. Aïda, une mère de 27 ans, explique ainsi que “plus que l’aspect religieux, c’est la réputation de l’école qui m’a portée à y inscrire mon fils. Bien sûr, c’est encore mieux si on lui parle de Dieu”.

Côté prix, “les frais annuels d’inscription sont de 249 euros par enfant, et les tarifs sont dégressifs lorsqu’il y a plusieurs frères et sœurs”, indique Jean Chamoux, le chef d’établissement du petit collège catholique de Saint-Mauront. Ici encore, on est loin des tarifs prohibitifs relevés après enquête téléphonique auprès des établissements catholiques privés des quartiers Sud de la ville, et qui varient du double au triple. “Comment voulez-vous faire autrement ? On serait obligés de fermer sinon. Nous sommes face à une population aux revenus plus que modestes, et il faut s’adapter. De toutes façons, nous ne voulons pas d’une école refuge qui gonflerait ses prix pour accueillir les quelques enfants aisés du quartier. Ce n’est pas un hasard si nous sommes implantés ici. Notre école a une mission d’éducation et de prise en considération de l’humain et de ses différences avant toute chose.”

Dans le complexe scolaire Notre-Dame de la Major, situé au Panier (un quartier populaire et métissé du 2e arrondissement), “50 à 60 % des élèves du collège, cette année, sont d’origine maghrébine”, selon le chef d’établissement. Les enfants musulmans comptent parmi le gros des effectifs. “J’ai mis ma fille ici parce qu’à l’autre école, il y a trop de violence, révèle Fatiha. Cela n’a rien à voir avec la religion, même s’il est vrai qu’il y a ici un vrai respect entre religions.”

Pas de prosélytisme

Même son de cloche chez une autre maman qui, elle, porte le hijab. “J’ai préféré inscrire Mohamed ici car je trouve que c’est plus sûr en matière de sécurité.” A ses côtés, sa belle-sœur, également voilée, hoche la tête, la mine désolée : “J’habite tout près. Si j’avais pu mettre mes enfants ici, je l’aurais fait. Mais c’est trop cher”, regrette-t-elle (1).

La religion apparaît même banale pour certains, comme le suggèrent deux garçons qui sortent des cours en ce mardi après-midi : “On n’est pas catholiques, dit Matthias. Moi je suis juif et Yanis est arabe !” N’en demeure pas moins que l’établissement garde son empreinte chrétienne : “Dans chaque classe, j’ai fait poser des croix – sans le Christ, pour éviter de choquer –, commente Annie Monin, directrice du collège. Il y a aussi de petites icônes de la vierge Marie. Mais cela reste une présence discrète.”

Quid des pratiques religieuses des enfants ? Le caractère non laïque de ces écoles permet-il davantage de souplesse, notamment concernant le port du voile ? “Nos élèves peuvent porter un bandana ou quelque chose de discret, observe Annie Monin. Toutefois, durant mes dix années passées dans ce collège, je n’ai jamais reçu de demande d’élèves désirant porter le voile.”

Quant au calendrier religieux, l’établissement semble s’adapter. “Cette année, nous avons repoussé toutes les réunions de rentrée du fait du ramadan”, explique la directrice. “On souhaite se placer dans l’échange. On est plus dans un questionnement mutuel, ajoute Pierre Usclat, directeur de Notre-Dame Saint-Théodore, une école primaire du quartier Belsunce dont plus de 90 % des élèves sont d’origine maghrébine. On ne cherche pas à convertir les élèves.” Idem à la cantine : la viande n’est pas halal. “Mais il n’y a pas de porc”, note le chef d’établissement.

Historien de formation, Jean Chamoux connaît bien l’islam. A son sens, “il est important de bien connaître l’enfant, sa religion et de lui montrer son propre intérêt pour cette religion afin ensuite de mieux se concentrer sur l’apprentissage scolaire”. C’est sans doute dans cette même logique que s’est créée la seule école musulmane de Marseille, installée au Canet, dans le 14e arrondissement. “Nous avons 195 élèves de primaire, précise la directrice. Forcément, nous avons des demandes en attente vu que c’est la seule du genre dans cette ville.”

Quelle serait la donne si ce type d’établissements tournés vers l’islam se multipliait ? Assisterait-on à une forte baisse des effectifs chez leurs homologues catholiques ? Ce n’est pas sûr.

 

(1) Soit 35,50 euros par mois et 4,90 euros par repas pour les élèves qui déjeunent sur place. A noter cependant : la ville de Marseille apporte une aide financière aux familles modestes pour le règlement des frais de cantine.

 

 

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