Des aigles de Bonelli suivis en plein vol

Espèce menacée à l’échelle mondiale, l'aigle de Bonelli est l’un des rapaces les plus rares en France. Son taux annuel de reproduction est faible avec un, voire deux aiglons par couple. © Philippe Lèbre, Cen Paca
Espèce menacée à l’échelle mondiale, l’aigle de Bonelli est l’un des rapaces les plus rares en France. Son taux annuel de reproduction est faible avec un, voire deux aiglons par couple. © Philippe Lèbre, Cen Paca

Équipés de balise GPS, des aigles de Bonelli nichant en Provence-Alpes-Côte d’Azur vont être suivis dans leurs déplacements aériens sur une durée de trois ans, une première en France. Les données récoltées permettront de mieux appréhender les domaines vitaux de ce rapace protégé qui ne compte que 32 couples sur le territoire national.

Quatre aigles de Bonelli adultes du massif des Alpilles, dans les Bouches-du-Rhône, volent depuis peu avec une balise GPS sur le dos. Inscrite dans le cadre du programme LIFE des Alpilles porté par le Parc naturel régional des Alpilles, la manipulation a été réalisée sur le terrain par Victor Garcia Matarranz, expert espagnol en pose d’émetteurs. « Seul pouvait intervenir un fin connaisseur des rapaces ayant breveté ses propres techniques de capture – il en compte 1.500 dans toute l’Europe en vingt ans de pratique », témoigne Cécile Ponchon, responsable du programme de baguage sous l’égide du CRBPO (centre de recherche sur la biologie des populations d’oiseaux).

Pour ce genre de pratique, la patience reste de rigueur, l’animal ne se montrant pas toujours malgré les appâts. L’opération s’est ainsi déroulée sur trois mois, à raison de plusieurs affûts par semaine, en dehors de la période de reproduction pour ne pas risquer de la compromettre, soit de décembre 2013 à janvier 2014. « Nous avons tout de même dû poursuivre les captures jusqu’à ce mois de mai car nous avons des obligations de résultats auprès de nos financeurs », explique Cécile Ponchon.

Le massif des Alpilles est situé dans les Bouches-du-Rhône, un département qui concentre 14 des 32 couples de l’Hexagone. Avec un autre dans le Vaucluse et un autre dans le Var, la région Paca abrite la moitié de la population française du rapace. Au final, un partenaire de chacun des quatre couples des Alpilles a été bagué et équipé d’une balise GPS, soit trois femelles et un mâle ou encore 12,5 % des couples français. Objectif : améliorer les connaissances scientifiques sur les domaines vitaux de l’espèce, les données télémétriques affinant grandement les données visuelles prises aux jumelles. Il s’agit aussi de mieux gérer les actions à entreprendre pour contribuer à sa conservation.

Des aigles de Bonelli victimes d’électrocution et du braconnage

Pour moitié, la mortalité des aigles de Bonelli, en effet, est due à leur électrocution sur les pylônes électriques à moyenne tension, une tendance tout de même à la baisse depuis quelques années, grâce en partie à une collaboration avec ERDF. « Le gestionnaire du réseau de distribution nous fournit les fonds de carte des réseaux électriques que nous superposons aux domaines vitaux connus afin de définir des niveaux de dangerosité », relate Cécile Ponchon. Les pylônes les plus risqués pour l’animal sont alors isolés à l’aide de manchons en plastique.

Les autres causes de mortalité des aigles de Bonelli sont quasi pour moitié imputées au braconnage et, beaucoup plus rarement, à un parasite. Il y a quelque temps, « une balise GPS nous a rapidement permis d’identifier un jeune mâle anormalement fixe, puis de retrouver son corps qui, une fois radiographié, a révélé avoir été plombé à la carabine, probablement par un chasseur », se souvient Cécile Ponchon. Un événement non isolé et inacceptable pour les conservateurs de l’espèce.

Connus pour se nourrir de perdrix et de lapins, les prédateurs peuvent être perçus comme des concurrents. « Les zones où ils sont tués sont pourtant riches en gibier », signale Cécile Ponchon. Les aigles de Bonelli, au régime alimentaire flexible, prélèvent aussi des lézards ocellés — une espèce considérée comme vulnérable en Europe — et des goélands, sans intérêt pour les chasseurs, ajoute-t-elle. Certains travaillent avec les responsables du programme LIFE sur l’augmentation, dans certaines localités proches de lieux de nidification, du nombre de proies pour faciliter ainsi l’alimentation des petits par les adultes. « Nous espérons que ces chasseurs motivés convaincront les réfractaires à la conservation de l’espèce. »

Chasseurs, grimpeurs et parapentistes coopèrent pour protéger les aigles

D’autres usagers de la région coopèrent également : des parapentistes, notamment à la montagne Sainte-Victoire, près d’Aix-en-Provence, respectent les temps de nidification, « quitte à fermer un site de décollage durant cette période et à réprimander les transgresseurs », rapporte la coordinatrice régionale. Une nouvelle voie qui grignotait un site d’aigles de Bonelli dans les Alpilles a également été démontée par des grimpeurs compréhensifs.

Après quelques semaines de traçage télémétrique, les premiers résultats arrivent. Deux des quatre couples des Alpilles présentent des domaines vitaux proches mais qui ne se recoupent pas. En outre, des marais s’avèrent très fréquentés par les aigles, chose inhabituelle. « Peut-être parce que ces zones humides sont riches en proie d’autre nature, comme des oiseaux d’eau », suppose Cécile Ponchon. Ce comportement peut aussi révéler une raréfaction de nourriture dans les zones plus usuelles, comme les prairies ouvertes. Rien ne permet de le confirmer pour l’instant. Autre fait relaté : un jeune adulte de trois ans, en couple, s’est déplacé très loin du nid, alors que la femelle couvait seule. « Cela montre qu’une reproduction échoue souvent lorsque le mâle est jeune parce qu’il ne relaie pas suffisamment sa partenaire », analyse Cécile Ponchon. Qui plus est, l’œuf était non fécondé.

Pour autant, « 2014 s’annonce la meilleure année de reproduction en Paca depuis 1990. Nous comptons de nombreuses éclosions. Sainte-Victoire compte quatre aiglons, soit deux par nid, une première. Les Alpilles affichent en moyenne un seul aiglon par nid, peut-être parce que les adultes manquent de ressources trophiques proches ». Toutefois, ce n’est qu’après l’envol définitif des juvéniles que le recensement régional et national sera effectif, soit pas avant l’automne prochain.

Une thèse sur la caractérisation saisonnière des zones vitales

Au-delà, les GPS continueront à relever les données géographiques des animaux jusqu’à ce que leur harnais se détache, au bout de trois ans. Cette opération fait suite à des expérimentations de matériel, sur six mois au plus, en 2009 sur un couple en Ardèche et cinq autres en Languedoc-Roussillon. L’ensemble des données accumulées seront analysées d’ici quelques années au cours d’une thèse de doctorat. Un résultat espéré est la caractérisation des zones de chasse en fonction des saisons. Ce type d’information servirait d’outil d’aide à la décision pour les aménageurs publics et privés. Cependant, le Cen Paca associé à la Ligue régionale de protection des oiseaux et à d’autres structures de défense de l’espèce ont récemment contribué à l’annulation d’un parc photovoltaïque de 170 ha « en plein cœur (…) d’un site Natura 2000 établi en particulier pour l’aigle de Bonelli », peut-on lire sur le site consacré à cet oiseau.

L’une des futures actions du troisième plan national d’actions en faveur de l’Aigle de Bonelli 2014-2023, tout juste lancé, consiste à équiper de jeunes aigles pour suivre les déplacements de l’espèce encore méconnus à cet âge et pour mieux saisir les causes de mortalité. De quoi donner du fil à retordre à l’expert en pose de balise GPS laquelle, cette fois, se fera avant l’envol des juvéniles et sera techniquement adaptée à la fin de croissance des jeunes adultes.

Cliquez pour lire cet article rédigé par Andréa Haug pour Futura-Sciences (02/06/2014).

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