Jeune retraité, Francis Hallé croule sous le travail. Ce botaniste est l’un des experts des forêts tropicales humides invité notamment par l’Unesco pour débattre de la biodiversité en danger. Connu du grand public pour avoir fait germer le concept du radeau des cimes, ce poète dans l’âme, comparable à un arbre émergent au sein de la communauté scientifique, a toujours dénoncé haut et fort la déforestation.
Néosapiens : Depuis les airs, grâce au célèbre radeau des cimes, ou lors de randonnées en forêt, que pouvez-vous dire sur la biodiversité tropicale ?
Francis Hallé : Nous savons désormais que la biodiversité mondiale culmine dans les forêts équatoriales et, qui plus est, dans la canopée, c’est-à-dire à la cime des arbres. Pour comprendre pourquoi, inversons notre point de vue hérité des premiers naturalistes occidentaux : si les espèces vivantes se raréfient à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur, c’est qu’elles sont soumises à des contraintes environnementales : vent, froid, baisse de l’ensoleillement. Sous l’équateur, la lumière ne manque pas, il fait toujours chaud et humide, donc la vie foisonne. La compétition entre espèces pour les mêmes ressources fonctionne à plein régime, mais les plantes et les animaux s’entraident aussi. Les unes nourrissent, les autres dispersent les graines. C’est ce que l’on nomme co-évolution. Dans ce contexte, l’évolution générale est très rapide par rapport à nos régions tempérées et la biodiversité bien supérieure. Je reste stupéfait par les multiples formes d’architecture des arbres (stratégies déployées par les plantes pour occuper l’espace, NDLR). Sous les tropiques, il y en existe vingt-deux, contre seulement six chez nous. Tout est exploité : un palmier opte pour la verticalité alors qu’un palétuvier se déploie à l’horizontale.
Néosapiens : Qu’est-ce qui vous fascine tant chez un végétal ?
Francis Hallé : Les plantes nous font du bien ! Outre leurs innombrables vertus, elles sont silencieuses et calmes, deux qualités dont nous manquons. Leurs parfums enivrants me font oublier les mauvais côtés de l’existence. J’ai aussi compris leur grand pouvoir de liberté : tout en restant immobiles, elles voyagent et engendrent des descendants partout dans le monde. J’aime leur générosité et leur capacité de régénérescence. On cueille leurs fruits ? Elles en produisent d’autres sans rechigner. Un animal ne réagit pas comme ça. Alors que lui peut se défendre, une plante reste vulnérable et pacifique ; un coup de machette et elle meurt. La compassion qu’elle suscite est positive, pour nous, primates, naturellement enclins à la violence.
Néosapiens : Dans quel état se trouve l’écosystème forestier tropical ?
Francis Hallé : La forêt primaire, c’est-à-dire la véritable forêt originelle non perturbée par l’homme, est en train de disparaître. Elle est supplantée par de la forêt secondaire, très appauvrie. C’est un manque à gagner car nous perdons là très certainement de formidables choses à utiliser. Si l’on découvrait une molécule contre le virus du sida, nous changerions de regard sur sa valeur. Or, quand une espèce meurt, c’est définitif. Contrairement aux gorilles ou aux baleines, les plantes ne seront jamais emblématiques car l’homme s’intéresse à ce qui lui ressemble. Pourtant, nous avons cruellement besoin d’elles et leur disparition serait très fâcheuse pour notre avenir. Si nous respirons, c’est grâce à elles ! A l’exploitation forestière, minière, à l’élevage et aux cultures se surajoute depuis quelques années la très inquiétante déforestation de millions d’hectares au profit d’un type particulier de monoculture, celle du palmier à huile pour la fabrication de biocarburants.
Néosapiens : La mondialisation des échanges engendre-t-elle une uniformisation de la biodiversité ?
Francis Hallé : Les échanges d’espèces vivantes entre pays ne sont pas nuisibles, ce sont les abus qui le sont. Le palmier à huile a été introduit en Indonésie par les colons sans provoquer de dommages sur la flore et sur la faune locales. C’est l’actuelle explosion de sa culture et l’utilisation de pesticides et d’engrais associée qui en font désormais une menace pour la diversité biologique indonésienne. Je ne comprends toujours pas pourquoi le durian, arbre asiatique très généreux en fruit, n’est pas cultivé en Afrique.
Néosapiens : Justement, dans votre ouvrage Plaidoyer pour l'arbre (éd. Actes Sud), vous listez les bienfaits d’essences tropicales. Pourquoi l’exploitation raisonnée ne prend-elle pas ?
Francis Hallé : Le commerce forestier est une activité très rentable pour les gouvernements locaux avec lesquels les compagnies étrangères sont très généreuses. Croyez-moi, le ministre des Eaux et Forêts au Gabon n’a aucun souci financier. En fait, les politiques préfèrent s’enrichir plutôt que de chercher des solutions durables qui ne profiteraient qu’à leurs successeurs. Et cet argent est loin de percoler jusqu’aux populations. Quant à la mentalité des grands groupes forestiers, je ne la comprends pas. Je n’ai rien contre les bûcherons ni même contre les chefs de chantier souvent rencontrés en forêt. J’en veux aux dirigeants qui ne viennent jamais ni sur le terrain ni aux débats télévisés auxquels je les convie. Malgré leurs beaux discours, ils ont trop à perdre à ce que leurs activités soient débattues en public. Et la France joue un rôle excessivement important dans tout ceci. Il suffit de remonter les Champs Elysées pour voir le nombre de compagnies forestières qui y ont pignon sur rue.
Néosapiens : Que pensez-vous de l’opinion publique et des organismes oeuvrant pour la protection de la biodiversité ?
Francis Hallé : Je suis très étonné par la sensibilité des Européens à l’égard des forêts tropicales. Elle n’a jamais cessé d’augmenter et c’est peut-être pour cela que les dirigeants de multinationales forestières se font si discrets. D’un autre côté, cette prise de conscience ne sert pas à grand-chose. Si les labels, comme le Forest Stewardship Council (FSC), sont utiles d’un point de vue social, aucun ne peut certifier qu’une exploitation forestière industrielle soit durable. Dès lors que l’on touche à un fil de cet écosystème basé sur les interactions entre les êtres vivants, c’est toute la pelote qui se défait. Plutôt que d’agir, il vaut mieux s’abstenir. Par exemple, il est essentiel de ne pas boycotter les produits issus des forêts tropicales : un pays qui ne vend plus sa matière première finit par tout raser pour cultiver de l’arachide ou du soja, des valeurs sûres en terme d’exportation.
Néosapiens : Vous avez co-signé des articles avec Nicolas Hulot sur la mise en péril des forêts tropicales. Que pensez-vous de son pacte écologique ?
Francis Hallé : Si l’environnement occupe une place primordiale dans le gouvernement actuel, c’est en réponse à sa démarche citoyenne. On en reparlera, mais c’est une bonne chose. En revanche, je suis très content que Nicolas Hulot, qui est un ami, ne se soit pas présenté aux dernières élections présidentielles. J’ai même craint qu’il accepte un poste de ministre. Sa place est ailleurs, dans ses émissions télévisées qui, si elles révèlent des contradictions écologiques avec leur côté sensationnel, ont le méritent de secouer les esprits. En revanche, d’un point de vue journalistique, les médias donnent globalement souvent une fausse idée de la réalité : à quoi sert-il de faire de la sensibilisation écologique, si l’on ne rapporte pas d’image des dégâts dont on parle ? Jusqu’à présent, la presse n’a pas eu d’effets bénéfiques sur la déforestation, par exemple. Elle a même plutôt indirectement incité les exploitants forestiers à mettre les bouchées doubles.
Néosapiens : S’investir politiquement, est-ce là le devoir des scientifiques pour sauver notre biodiversité ?
Francis Hallé : Bien sûr ! Et je suis très déçu de ce côté-là. Ma ville regorge d’excellents spécialistes du milieu tropical, mais aucun ne lève un petit doigt de protestation. Comment ne pas être révolté d’assister au déclin de son propre sujet d’études ? Je crois que l’engagement n’est pas dans leur tempérament. Moi, je suis en colère. J’ai milité tout au long de ma carrière, mais je me sens seul. Si mes confrères osaient se mouiller, alors nous deviendrions une force considérable.
Néosapiens : Pensez-vous que vos petits-enfants iront comme vous à la rencontre d’arbres tropicaux centenaires ?
Francis Hallé : J’ai bien peur que non. Dans deux ou trois générations, que va-t-il rester des forêts tropicales humides ? Si mes petits-enfants sont très sensibilisés à l’écologie, ils ne verront jamais les mêmes sylves que moi, ni les mêmes océans, ni les mêmes montagnes. En quarante ans d’expérience, je suis sensible à l’état du monde. Sa dégradation est telle ! J’ai un projet de film sur les dernières forêts primaires des tropiques qui ne demande qu’à être tourné, mais je ne sais pas s’il verra le jour. Les grands réalisateurs sont indisponibles et les jeunes professionnels ultra motivés ne trouvent pas les fonds nécessaires. L’inconvénient, c’est que les années sont comptées. Heureusement, les missions et les innovations du radeau des cimes se poursuivent, toujours avec la même équipe, vingt ans après l’invention du concept.
Propos recueillis par Andréa Haug
Biographie :
Chercheur botaniste spécialiste de l’architecture des plantes, Francis Hallé, 70 ans, a enseigné à l’université de Montpellier. Adepte de navigation à voile, c’est en contemplant depuis le sol la cime des arbres qu’il eut l’idée d’y accéder en radeau par le ciel à l’aide d’un dirigeable : le médiatique radeau des cimes était né. Près d’une dizaine d’expéditions ont été menées depuis. Membre du Museum national d’histoire naturelle de Paris, Francis Hallé a reçu la médaille Fairchild d’exploration en botanique tropicale. Parmi ses dernières éditions d’ouvrage figure Eloge de la Plante (éd. du Seuil).
Andréa Haug