Vendredi 03 septembre 2010

AccueilNotre collectifNotre charteContactsLiens


imprimante Imprimer cet article

INTERNATIONAL

illustration non disponible

Les Penans abattent leur dernière carte

Ushuaïa Magazine, paru le 01/02/2009


Expédition. Une équipe de scientifiques de l’ONG suisse Bruno-Manser Fonds (BMF) conduit depuis 2002 en Malaisie un programme de cartographie pour défendre les droits fonciers des Penans. Ce peuple autochtone de l’île de Bornéo est victime depuis des décennies de la déforestation. Initiées sur le terrain en plein cœur de la forêt humide, puis finalisées dans les locaux du BMF, les cartes deviennent de précieux outils pour la reconnaissance officielle des territoires penans et pour la préservation des sylves équatoriales.

 

 
 Au pied d’un arbre centenaire, Matt, silencieux et concentré, scrute dans sa main un boîtier noir. « Bip ! » ; le satellite localise enfin son GPS au travers du couvert végétal. Au cœur de la forêt humide de l’arrière-pays équatorial de l’île de Bornéo, en ce mois de mars 2008, le jeune cartographe de l’ethnie Penan saisit les coordonnées géographiques du prince végétal de quatre-vingt mètres appelé « Paa » (Koompassia malaccensis). Les multiples scarifications de son écorce témoignent de la récolte séculaire de la sève comme base du poison pour la chasse à la sarbacane. Grâce à la cartographie de ce genre d’arbre un peu spécial également prisé des compagnies forestières, une partie de la forêt de la région du Moyen Baram pourra devenir propriété des Penans et être préservée de la coupe.

A l’origine peuple nomade, les 12000 membres de cette communauté se sont tous sédentarisés en à peine quarante ans dans des villages. Signifiant « ceux qui circulent, se nourrissent en forêt », les Penans, l’un des plus anciens groupes indigènes de Bornéo (*), ont abandonné leur vie itinérante en équilibre avec la nature pour construire de longues maisons sur pilotis près de rivières et cultiver du riz et du tapioca.


La principale raison de ce changement de mode de vie : l’exploitation forestière qui engendre la pénurie des ressources naturelles. Lancée dans les années 1960, la déforestation s’est accrue pour devenir la troisième activité économique du pays et, aujourd’hui, la Malaisie représente l’un des massifs forestiers équatoriaux les plus menacés à court terme. Sept millions d’hectares de forêt ont déjà été exploités et il ne subsiste que 10% de forêt vierge. Le bois est ensuite exporté en Asie pour de la manufacture.


Face à cette pression sur leur écosystème et sur leur quotidien, les Penans érigent depuis vingt ans des barrages routiers pour exprimer leur désaccord et obtenir un titre de propriété des terres avoisinant leur village. Ces blocages ont attiré l’attention d’organisations non gouvernementales (ONG) étrangères, à l’instar du Bruno-Manser Fonds (BMF), organisme suisse de défense des droits des peuples premiers et de leur environnement. « Le gouvernement malaisien reconnaît les Penans comme citoyens, explique son directeur Lukas Straumann, mais il ne leur octroie aucun droit foncier tant qu’ils ne prouvent pas leur occupation ancestrale et continue de la forêt sur plus d’un demi-siècle. »


Jusqu’à il y a peu, les anciens nomades n’avaient pas de notion culturelle de propriété foncière ni d’objet. Cela n’a pas empêché des Penans, aidés par un cartographe étranger et différentes ONG locales, dont
Sahabat Alam Malaysia (SAM), de dessiner en 1995 de façon approximative à l’aide de boussoles et de crayons les premières cartes délimitant leurs territoires, après avoir entendu dire que des Indiens d’Amérique avaient eu gain de cause avec de tels outils. Après quelques années de travail beaucoup plus rigoureux, plusieurs contours de carte étaient tracés. En 2002, un an après qu’un tribunal malaisien ait officiellement reconnu des droits territoriaux à une autre communauté indigène, le BMF a lancé un programme de cartographie plus poussé. « C’est sur ce succès qui fit l’effet d’une révolution juridique que nous construisons depuis nos espoirs », se réjouit Lukas Straumann.

Ainsi, BMF travaille en étroite collaboration avec des villages engagés, mais aussi avec de jeunes Penans qu’il a peu à peu formés à la cartographie et équipés d’instruments de mesure. En forêt, l’équipe composée de  cartographes, mais aussi de botanistes ou encore d’ethnologues étrangers est guidée par les chefs de village vers des sites secrets. Ensemble, ils traquent à l’intérieur des terres penans toute preuve physique de la présence de l’ethnie et de sa connaissance du terrain : arbres entaillés pour fabriquer des sarbacanes, sépultures, réserves de pêche, etc. Les besoins en surface pouvant atteindre 300 km² par village, il faut parfois deux mois pour enregistrer les frontières avant de cartographier l’intérieur des terres.


En quittant le village pour une journée de marche lente en forêt, un sentiment de plénitude envahit la file d’hommes indifférents aux sangsues et aux épines trop familières. Peu à peu, la forêt s’enrichit d’arbres aux échasses spectaculaires et au diamètre démesuré. Les plantes épiphytes sont omniprésentes tout comme les lianes. Des animaux croisent la route des Penans : cigales assourdissantes, autoroute de fourmis hyper actives, mue de serpent noir réputé « très dangereux », terrier de sanglier, griffures sur un tronc d’un ours en quête de miel, etc.


Par leur forme, leur taille ou leur aspect, certains végétaux se distinguent aisément, d’autres paraissent jumeaux. Pour les autochtones, aucune confusion possible. Ethnobotanistes de père en fils, ils pointent ça et là à l’équipe les vertus médicinales des plantes : pommade contre les maux de dos, décoction pour soigner les douleurs de gencives, potion fortifiante pour femme enceinte, la liste est sans fin.


En plus d’être une « armoire à pharmacie », la forêt est le « supermarché » des Penans, comme ils aiment à le dire. Ici, ananas et bananes poussent comme du chiendent. Les Penans ramassent des fruits dont se nourrissent aussi les animaux qui participent ainsi à la dissémination des graines et donc à la régénération végétale.


Avec leur GPS, les cartographes enregistrent l’emplacement d’un beau spécimen de Sagou (Metroxylon sagu). La mœlle extraite de ce palmier géant de plus en plus rare est cuisinée depuis des générations sous forme de pâte gluante très nourrissante. Au total, les Penans connaîtraient 2000 espèces vivantes.


Et c’est pour préserver ce qu’il reste du merveilleux patrimoine naturel de Bornéo, classée réserve de biosphère, que les Penans militent. On dénombre plus de 12 000 espèces de plantes vasculaires et 20 000 espèces animales. Chaque année encore, les scientifiques en découvrent de nouvelles. Malheureusement, en parallèle, la pression augmente. Fin 2008, l’Union internationale pour la conservation de la nature a notamment passé sur sa liste rouge le tapir (Tapirus indicus) du stade d’espèce menacée à celui d’espèce en danger du fait de l’altération de son habitat.


Sur le chemin du retour, l’équipe emprunte un cours d’eau pour rentrer au village. Au loin, le bruit des tronçonneuses et des grumiers rappelle à la réalité. Dans la maison du chef, les cartographes compilent et légendent soigneusement les données sur ordinateur.


Les fichiers sont ensuite envoyés en Suisse où l’équipe du BMF prend le relais pour la finalisation des cartes. « Nous importons les données dans notre logiciel d’information géographique ArcGIS, indique Julia Beckel, cartographe, puis nous vérifions qu’elles sont correctement positionnées et nommées sur nos fonds de carte. » Ce qui fait une bonne carte ? La distribution de données de qualité plutôt que leur nombre. Les rivières sont aussi déterminantes : une fois le réseau fluvial d’une communauté établi, il sert de référentiel (voir encadré). En outre, des données culturelles sont également reportées. Officiellement reconnue par les Nations Unies, la documentation orale est exploitable dans le processus de reconnaissance territoriale. Après plusieurs jours de travail, la cartographe envoie les documents imprimés à l’équipe de Malaisie pour validation par les chefs de village. Depuis le début du programme, près de cinquante communautés ont entamé la cartographie de leurs terres, huit cartes sont terminées et plus d’une quinzaine vont l’être.


Une fois les documents achevés, les Penans se rendent dans la ville de Miri au cabinet de Baru Bian, l’un des avocats plaidant leur cause. Ensemble, ils montent un dossier pour demander la reconnaissance officielle des territoires. Huit villages sont allés plus loin en portant plainte contre l’exploitation de leur propriété forestière par les compagnies de déboisement.


Outre leur vocation juridique, les cartes superposées à des photos satellites mesurent l’impact de la déforestation. « Sur dix ans, expose Julia Beckel, on voit que « l’exploitation sélective » pratiquée par les sociétés forestières et qui consiste à ne couper que cinq à dix arbres d’essence précieuse par hectare détruit en fin de compte 60% de la végétation des alentours. »


Pour les Penans, les cartes sont des trésors car elles symbolisent leur patrimoine culturel et environnemental. « Pour eux, c’est comme tenir entre leurs mains leur terre et leur forêt », souligne Lukas Straumann. En vue de leur autosuffisance, ils utilisent ces outils pour instaurer un mode raisonné d’exploitation agricole d’une partie de leurs terres, en conserver d’autres en réserve naturelle et pour réfléchir au développement des énergies renouvelables et de l’écotourisme. « Pour que plus tard, nos enfants puissent choisir de vivre en ville ou au village », déclarent-ils.


Mais depuis peu, le combat des Penans devient une course contre la montre. Avec l’essor des biocarburants, en Europe notamment, le gouvernement malaisien prévoit d’autoriser la plantation de seize millions d’hectares pour la culture du palmier à huile. « Cette monoculture très polluante annihile toute chance à la forêt de se régénérer », déplore Lukas Straumann. En outre, plusieurs projets de barrage fluvial mettraient des villages en péril. Si les Penans remportent l’un des procès, alors les cartes auront atteint leur but : celui de stopper la destruction de cet environnement unique au monde.

Andréa Haug
 

(*) Les premières traces d’activités de chasseurs-cueilleurs remontent au Paléolithique, il y a 40 000 ans.

 

ENCADRE

Marche en eaux troubles

Jusqu’à peu, les rivières représentées par les Penans sous forme de carte mentale étaient pour leur orientation en forêt un élément géographique déterminant. Ils les nommaient à partir de légendes ou de faits réels, parfois différemment selon les villages. C’est pour leur valeur culturelle dans l’histoire orale de l’ethnie que les noms des affluents sont actuellement collectés. Aujourd’hui, les Penans empruntent aussi les routes de bûcheron et les savoirs ancestraux s’érodent. Par ailleurs, les rivières sont régulièrement polluées par les déchets, les eaux usées et les huiles de vidange des campements forestiers. Par lessivage des sols déboisés à chaque forte pluie, l’eau des rivières devient boueuse pour plusieurs jours. Ces diverses pollutions atteignent les villages penans : utilisée pour la cuisine, la lessive et la toilette, l’eau souillée contamine la population. Des enfants et des personnes âgées sont victimes de maladies de peau, de maux de ventre ou encore de quintes de toux.

 

 

Andréa Haug

contacts - plan du site - mentions légales - accès membres

Remonter Use Firefox