Quand Annie Fiorio-Steiner, pied-noir, choisissait le FLN et l’Algérie

© Carole Filiu Mouhali

Annie Fiorio-Steiner, pied-noir, a été agent de liaison du FLN durant la guerre d’Algérie. Emprisonnée pendant cinq ans, elle a, après sa libération, travaillé au Secrétariat Général du Gouvernement algérien. Alors que l’Algérie fête comme chaque 5 juillet son indépendance, rencontre avec une femme toujours révoltée.

Dans les rues du centre-ville d’Alger, la silhouette d’Annie Fiorio-Steiner est familière. Collés aux murs, des jeunes la saluent toutes les deux minutes. Le sourire aux lèvres, Annie leur répond et continue sa route, d’une démarche lente mais assurée. Annie est une Algérienne comme les autres.

Elle voit le jour en 1928 dans la région de Tipaza d’un père directeur d’hôpital, originaire d’Italie, et d’une mère institutrice, née en Aveyron. Son père, qui parle arabe, « était un grand rebelle », assure-t-elle. « Il se battait contre toute forme d’injustice ». A sa mort en 1941, sa mère ne se remarie pas. Fervente catholique, elle ne comprend pas pourquoi sa fille apprend l’arabe au collège puis se lance dans des études de droit. « Vous savez, à l’époque, les filles pied noir étaient éduquées comme les Algériennes », sourit Annie.

« Applaudir » à l’annonce de la guerre

Diplômée en 1949, elle travaille dans les centres sociaux algériens, créés par Germaine Tillion (figure de la résistance et ethnologue anticolonialiste entrée au Panthéon en 2015). Leur mission est de soigner et d’alphabétiser la population. Là, avec ses collègues, elle fait face à la misère des Algériens. « Les gens avec qui je travaillais avaient déjà de bonnes idées, se rappelle-t-elle. Mais je suis sans doute allée plus loin qu’eux. »

DR
Annie Steiner au temps de son engagement aux côtés des Algériens
Un souvenir. Lors de la déclaration de la guerre, le 1er novembre 1954, elle est chez elle avec son mari et deux amis. Spontanément, elle applaudit à la nouvelle. Son entourage sourit. Il ignore qu’elle entre, peu de temps après, en contact avec des militants du FLN. « Je ne militais dans aucun parti et les Algériens, sans doute, trouvaient ma décision étonnante. Ils ont peut-être  fait une enquête sur moi et ils m’ont acceptée peu après, raconte-t-elle. Ils m’ont demandé :  » Jusqu’où êtes-vous prête à travailler pour le FLN ? « . J’ai répondu : « Je m’engage totalement. » »

Annie Fiorio-Steiner devient ainsi agent de liaison du FLN, transportant des lettres et des couffins : « On ne m’a jamais demandé de poser de bombes. J’ai transporté des ouvrages sur la fabrication d’explosifs mais j’ai surtout transporté des lettres qui ont permis les accords entre le FLN et le PCA (Parti Communiste Algérien). » L’ancienne militante reste très modeste quant à son rôle durant la guerre. « J’ai pu faire beaucoup de choses car je n’étais pas fichée, mais non parce que j’étais meilleure que les autres. »

Solidarité sans faille en prison

Elle est arrêtée à son travail en octobre 1956 et emprisonnée à la prison de Barberousse, où sont enfermés les militants du FLN avant leur procès. Là, elle rencontre ses « sœurs », des moudjahidate, qui l’accompagneront durant sa captivité. Meriem, Fadila et Safia étaient infirmières au maquis. Avec elles, Annie ressent une réelle solidarité, un lien indissociable face à la dureté et la solitude de la prison. Aujourd’hui encore, elle est intarissable sur le sujet. « Sans solidarité, il n’y a plus de groupe. Il fallait faire bloc et se soutenir mutuellement. » Avant son procès, ses « sœurs » lui préparent des bigoudis et l’habillent avec les moyens du bord : « Surtout, il ne fallait pas provoquer de la pitié au tribunal. »

En mars 1957, elle est condamnée à cinq ans de prison et est emprisonnée à Maison-Carrée où elle rejoint des prisonnières de droit commun. Elle raconte, émue : « J’ai d’abord passé plusieurs jours au cachot où était enfermée une femme qui avait perdu la raison. La surveillante qu’on appelait Baqara (vache en arabe) m’a ensuite amenée dans les « cages à poules ». C’était un grand dortoir avec des cellules très petites et grillagées. Devant moi, il y avait toutes les Algériennes, assises sur un banc posé contre le mur. »


« J’étais révoltée et je le suis toujours bien sûr. Vous savez, la prison est une grande école »
Annie Fiorio-Steiner


Annie Steiner continue à faire front avec ses « sœurs » et paye ses actions au prix fort. « Nous avons obtenu de rencontrer le CICR (Comité International de la Croix Rouge) lors de sa venue dans notre prison. Devant le directeur,  j’ai affirmé qu’il y avait des vers dans la viande qu’on nous servait. J’ai alors passé trois mois en prison disciplinaire à Blida (à 50 kms sud ouest d’Alger, ndlr). » Dans cette nouvelle prison, la jeune femme ne peut pas sortir de sa cellule. Elle obtient une demi-heure de sortie par jour après une grève de la faim de deux semaines. « J’étais révoltée et je le suis toujours bien sûr. Vous savez, la prison est une grande école », affirme-t-elle.

La perte de ses enfants

Annie Fiorio-Steiner est ensuite envoyée en France, dans des prisons de Paris, Rennes (Ouest) et Pau (Sud). En 1961, elle est libérée et  se rend en Suisse  Alémanique où résident son mari et ses deux petites filles. «  Après mon arrestation, il avait quitté l’Algérie et il avait emmené mes filles qu’il avait arrachées à ma mère. J’ai essayé  de reprendre leur garde  mais j’ai perdu mon procès devant les tribunaux suisses. » Dans un silence, la dame aujourd’hui âgée a le regard embué : « Finalement, j’ai perdu la garde de mes filles, et c’est ça qui a été le plus dur. Je n’accepte pas le fait que l’on m’ait pris mes enfants. »

A Genève, elle rencontre Meriem qui lui paie le voyage pour rentrer en Algérie. A l’entrée du port d’Alger, des femmes, des émigrées kabyles de retour  au pays, lancent des youyous pour célébrer la levée du drapeau algérien sur le bateau. Sans le sou,  Annie est accueillie par ses « sœurs » de prison.   Peu de temps après, elle occupe un poste de Directeur au Secrétariat Général du Gouvernement, poste qu’elle gardera plus de trente ans. Elle y aide de nombreux jeunes de l’administration algérienne à se perfectionner : « Ils avaient beaucoup de volonté. Ils sont comme mes enfants maintenant. »

Par modestie, Annie ne s’est jamais vantée de son parcours. Elle répète à l’envi que la guerre a été collective, menée par le peuple de façon anonyme. De nationalité algérienne, elle n’a plus jamais quitté son pays.  Son attachement  aux principes du 1er novembre 1954 l’incite à se révolter, encore aujourd’hui : « J’ai toujours cet idéal de libération, je ne l’oublierai jamais » assure-t-elle.

En savoir plus : Le témoignage d’Annie Fiorio-Steiner a été recueilli par la journaliste Hafida Ameyar et a été publié dans un ouvrage « La moudjahida Annie Fiorio-Steiner, une vie pour l’Algérie »  édité par l’association « Les Amis de Abdelhamid Benzine ». Des extraits peuvent être consultés en ligne.

Par Carole Filiu-Mouhali, paru le 6 juillet 2016 sur TV5 Monde.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *