Soupçons de harcèlement à la Chrysalide, un rapport évoque une “crise sociale aiguë”

Le siège de la Chrysalide Marseille, à Montolivet.
Le siège de la Chrysalide, à Montolivet.

Le cabinet Technologia a enquêté au sein de l’association la Chrysalide Marseille. L’ancien directeur général de cette structure qui accueille 1250 personnes handicapées dans la région est accusé de « harcèlement » par certains de ses collaborateurs. Ces derniers se disent victimes d’une chasse aux sorcières depuis qu’ils l’ont mis en cause.

(Article publié en février 2016 par le journal en ligne Marsactu)

La Chrysalide Marseille est une grande famille. De cette institution de prise en charge des enfants et des adultes handicapés, on connaît les brioches, vendues chaque année pour aider au financement de ses 39 centres d’hébergement et établissements d’aide et services par le travail (ESAT). On sait moins que cette association fondée en 1958 par un groupe de parents accueille aujourd’hui 1250 personnes handicapées à Marseille et dans la région, et emploie plus de 900 salariés. Une institution de l’économie sociale et solidaire, qui traverse actuellement une crise violente dont rien n’a filtré jusqu’ici.

Mais la tension est telle que le couvercle commence à se soulever, à la faveur d’un rapport rédigé par Technologia, cabinet d’expertise spécialisé dans les risques professionnels et agréé par le ministère du Travail. Il est notamment intervenu en 2010 après la vague de suicides à France Télécom. Ce rapport a été remis fin novembre à la direction de l’association. Il expose le résultat d’une enquête conduite après des accusations de harcèlement moral et sexuel contre Marc Vigouroux, à la tête de la Chrysalide pendant 15 ans avant son départ en août dernier. Ses conclusions sévères ont provoqué un coup de tonnerre au sein de l’association.

Les experts de Technologia décrivent une “situation de crise aiguë”, avec “un risque de suicide avéré” pour certains salariés. Sur 35 employés interrogés, 29 expriment de “l’insatisfaction”, voire du “mal-être” ou de la “souffrance”, concernant “l’ambiance relationnelle” au sein de l’association.

Figure du milieu du handicap, Marc Vigouroux est lui-même le fils d’une des fondatrices de l’association. Comme beaucoup d’autres employés, il y a fait toute sa carrière. Une partie des cadres de la Chrysalide sont d’ailleurs ses amis. Mais la manière qu’il a eu d’exercer ses fonctions semble avoir provoqué de grandes souffrances chez certains de ses collaborateurs.

 

À PROPOS

En 1958, lorsqu’un groupe de parents créent l’association la Chrysalide à Marseille, ils posent les bases de la prise en charge des enfants handicapés, à une époque où rien n’existait. Lieu d’entraide et de solidarité entre parents, elle ouvre très vite ses propres centres d’hébergement mais aussi de travail adapté. À partir de 1975, différentes sections actives sur le département prennent leur autonomie. En 1984, la Chrysalide devient la Chrysalide Marseille. Ses 39 centres sont situés dans cette ville, dans quelques communes voisines et à Tallard (05).

 

Autoritarisme et crise de larmes

L’ancien directeur pouvait par exemple se moquer “ouvertement et publiquement d’un collaborateur” ou “rappeler son pouvoir de faire et défaire les carrières au sein de l’association” témoignent ainsi des salariés interrogés par le cabinet Technologia. “Il pouvait arriver comme cela, sans crier gare, brutalement, et vous engueuler pour une chose que vous aviez faite ou pas faite, sans même chercher à connaître la situation”, raconte également une employée. Des comportements décrits comme “difficiles à vivre”, suscitant un état d’incertitude ou de peur chez ses subordonnés.

Plusieurs salariés ont pleuré lors des entretiens menés par les consultants, dit le rapport. D’autres ont raconté avoir vu des responsables en grande difficulté, exprimant un état d’“épuisement” et cédant à des “crises de larmes” dans les bureaux, en raison des manières de dire ou de faire de Marc Vigouroux.

“Un jour, alors que l’on était plusieurs à déjeuner avec lui, il a retiré l’assiette d’un collègue qui s’apprêtait à se resservir, en lui disant : « c’est bon, toi tu as assez mangé ! » parce que ce collègue était un peu enrobé”, racontent ainsi d’anciens employés.

Lorsqu’il était pris en défaut sur un point, l’ancien directeur pouvait aussi retourner les responsabilités contre un cadre, “alors même que celui-ci n’était pas à l’origine de la décision”, témoignent des collaborateurs de Marc Vigouroux interrogés par Technologia.

“Mise en compétition”

Un management décrit comme “autoritaire” ou “brutal” est à la source de ces “dérives” d’après le rapport. Tout en reconnaissant les compétences de l’ancien directeur, plusieurs témoignages dénoncent aussi sa mainmise sur la gestion de l’entreprise, et “l’absence de délégation de pouvoir” de sa part, même pour les décisions mineures. “Il avait la réputation d’être un monarque : pas de délégation, tout pouvoir pour lui, et notre responsable n’avait aucun pouvoir décisionnel”, affirme ainsi l’un des salariés.

Technologia souligne par ailleurs que plusieurs employés, notamment au sein du service des ressources humaines, comptabilité et contrôle de gestion, font état d’un sentiment de “mise en compétition entre les différents services”. “Notre responsable subissait et, par périodes, j’avais l’impression que, quand l’une était la favorite, on en payait les conséquences, et inversement”, explique l’un d’eux.

Les experts soulignent dans leur rapport le sentiment de mal-être exprimé par les personnes interrogées, même s’ils ne se prononcent pas sur la notion de harcèlement, qui relève de la justice pénale ou prud’hommale.

“Il n’y a pas de harcèlement” selon la direction

C’est en tout cas avec la conviction d’être harcelés qu’un collectif de salariés a décidé d’alerter la présidence de la Chrysalide il y a huit mois. Plutôt que de saisir les prud’hommes ou de déposer plainte, ils ont choisi de régler les choses en interne. En cela, ils sont restés fidèles à l’esprit maison. Le 13 avril 2015, ils adressent une lettre au président de l’association, Pierre Lagier, pour lui signifier ce qu’ils considèrent comme des “éléments factuels de harcèlement moral et/ou sexuel de la part de M. Marc Vigouroux à l’encontre de plusieurs collaborateurs”.

La lettre est accompagnée de quatre témoignages. Pierre Lagier reçoit les signataires, les écoute mais semble ensuite tout faire pour étouffer l’affaire. Il demande à un avocat de déterminer si l’on peut parler de harcèlement. Un questionnaire est alors transmis aux “plaignants”, qui doivent le retourner à un huissier, accompagné d’une photocopie d’une pièce d’identité. Une drôle de manière d’entendre leur souffrance, dans une structure qui relève de l’économie sociale et solidaire. “Un employeur est obligé de qualifier les faits lorsqu’il reçoit ce type de plainte”, se défend le président de l’association. “Et le recours à l’huissier était destiné à garantir la confidentialité des témoignages.”

Mais cette méthode ne met pas en confiance les signataires de la lettre, qui estiment qu’une enquête impartiale ne peut être menée sans associer les délégués du personnel, la médecine du travail et l’inspection du travail. Certains se demandent aussi si la direction ne tente pas d’identifier le détail de leurs accusations, pour savoir s’ils ont les moyens d’attaquer au pénal. Ils refusent donc de compléter le questionnaire. L’avocat, Me Périé, établit alors, sur la base des quatre témoignages remis au président, que les faits décrits ne relèvent pas du harcèlement.

“Idées suicidaires”

Ce faisant, le président et le directeur adjoint, Jean-Yves Lefranc, qui a depuis remplacé Marc Vigouroux, se sentent confortés dans leur opinion initiale. “Nous sommes sûrs qu’il n’y a pas eu de harcèlement. On peut lui reprocher une concentration des pouvoirs, qui est liée à sa très grande capacité de travail, mais qui n’est pas sanctionnée par la loi”, nous répond Jean-Yves Lefranc.

Il n’empêche. “L’enquête” de l’avocat n’a pas de valeur légale, et le collectif de cadres poursuit son combat. Toujours en interne, ils saisissent les comités d’hygiène, de sécurité et des conditions au travail (CHSCT) de la Chrysalide pour qu’ils déclenchent une enquête indépendante. L’affaire tourne une nouvelle fois au bras de fer puisque la direction dépose une plainte pour contester leur demande.

C’est finalement un courrier de la médecine du travail, adressé au président de la Chrysalide le 29 juin, qui va débloquer la situation. Le médecin, qui a examiné plusieurs cadres de l’association, y évoque “une dégradation de la santé physique, avec pertes de poids importantes, et de la santé mentale, avec syndromes anxio-dépressifs intenses et pour au moins deux personnes, évocation d’idées suicidaires”. La plainte de la direction au tribunal de grande instance est alors retirée, et l’enquête de Technologia commence en septembre.

Un humour “qui ne plaît pas à tout le monde”

Entre-temps, Marc Vigouroux, 62 ans, a officiellement “pris sa retraite”. En arrêt maladie dès fin avril, il est ensuite licencié pour inaptitude à la fin du mois d’août. Celui que l’actuel directeur général décrit comme ayant “une forte personnalité” est entré en 1971 à la Chrysalide comme moniteur, puis a progressivement gravi les échelons. Interrogé par nos soins, il conteste en bloc toutes les accusations. “Je suis quelqu’un de rigoureux, d’exigeant, et parfois d’autoritaire… Mais j’ai un grand respect pour les gens.”

Le véritable “mobile” de cette affaire, selon lui, est tout autre. Comme il s’opposait à la promotion d’un des plaignants, celui-ci aurait fait en sorte de le pousser vers la sortie… Quant aux comportements “humiliants” de sa part décrits par des salariés dans le rapport, il émet une hypothèse : “J’ai un humour qui ne plaît peut-être pas à tout le monde.” Marc Vigouroux estime par ailleurs que Technologia est “un partenaire de Force ouvrière”. Le syndicat aurait “piloté” le rapport, avance-t-il, évoquant son différend de longue date avec un délégué du personnel de la Chrysalide justement affilié à FO.

Aujourd’hui, l’ancien directeur n’a pas tout à fait quitté la Chrysalide : il y est chargé de mission, principalement pour “assurer la transition” avec son successeur sur certains dossiers, précise-t-il. Mais il souhaite “tourner la page et en ouvrir d’autres”.

 Licenciements et arrêts maladie en série

“Tourner la page”, c’est aussi ce qu’ont dû faire, bon gré mal gré, les dix cadres signataires de la lettre du 13 avril. Car, comme le remarque Technologia, ceux qui ont lancé les hostilités sont aujourd’hui tous absents de l’entreprise. Une démission, une rupture conventionnelle, trois licenciements pour inaptitude, après plusieurs mois d’arrêt maladie, et cinq autres arrêts maladie en cours ont décimé le collectif des plaignants. Au moins l’un d’entre eux a aussi fait l’objet d’une mise à pied conservatoire. “Il n’y a pas de volonté d’écarter certaines personnes, on s’en sépare seulement parce que la médecine du travail nous dit qu’il ou elle n’est plus apte à travailler”, assure Jean-Yves Lefranc, à propos de l’absence de ces cadres, qui occupaient pour beaucoup des postes de directeurs d’établissement au sein du pôle travail adapté.

Un des salariés cité dans le rapport Technologia y voit au contraire une sanction : “Ici, finalement, c’est soit on se tait, soit on le paie”. Selon le rapport, la direction de la Chrysalide a pris à plusieurs reprises la défense de Marc Vigouroux dans sa communication interne depuis le début de l’affaire. Dans un courrier aux familles daté du 2 septembre, Pierre Lagier écrit ainsi que l’ancien directeur général est “profondément meurtri par des accusations injustes et dégradantes, malgré un bilan exceptionnel”. Un positionnement pas vraiment neutre qui pousse d’anciens salariés à interpréter ces départs comme “un grand nettoyage”, par lequel on exclut les victimes supposées plutôt que de reconnaître leur souffrance.

Climat de représailles

Certains évoquent aussi des pressions et brimades à l’encontre des plaignants, lorsqu’ils étaient encore dans l’entreprise. Un climat de “représailles” qui est exprimé dans ce témoignage d’un salarié cité dans le rapport de Technologia :

« Venir ici, c’est une souffrance comme vous n’imaginez pas. Je n’aurais jamais cru cela possible dans le milieu associatif. Je pensais que le plus dur était derrière nous, que la souffrance serait entendue et qu’on pourrait repartir tous avec l’envie de faire au mieux pour les gens pour qui on travaille. C’est encore pire qu’avant. »

Etant donné la gravité des accusations, les délégués du personnel de la Chrysalide ont saisi l’inspection du travail dès le début de l’affaire. Le 8 juin, trois inspecteurs font d’ailleurs une visite au siège de l’association. Après la restitution du rapport du cabinet d’expertise en novembre, l’inspection aurait proposé une “médiation” entre la direction et les plaignants qui sont encore en arrêt maladie, pour permettre leur retour dans l’entreprise. Cette tentative de conciliation n’a pour l’heure pas abouti.

Parmi les financeurs publics de l’association, personne ne souhaite réagir pour l’heure. Avant de quitter son mandat de vice-président de la région, Jean-Marc Coppola (PCF) a écrit au procureur et à l’agence régionale de santé, qui ne souhaite “pas commenter pour le moment” cette affaire. Même silence à la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) qui participe au financement des établissements et services d’aides par le travail (ESAT), où l’on invoque le devoir de réserve. Au conseil départemental, on déclare “ne pas avoir de commentaire à faire sur une affaire interne à l’association”.

Deuxième enquête en cours

La direction assure de son côté que plusieurs mesures ont été prises pour répondre aux recommandations de Technologia et d’une enquête sur la qualité de vie au travail menée quelques mois plus tôt – et qui est bien moins négative, souligne Jean-Yves Lefranc. Mais le conflit a déjà laissé des traces profondes à la Chrysalide : deux membres du bureau de l’association, notamment, ont démissionné.

Cette situation délétère inquiète aussi certaines familles. “Nous ne comprenons pas pourquoi le directeur de notre établissement est parti, alors qu’il était très apprécié des résidents et faisait du bon travail. On ne sait pas s’il s’agit d’une chasse aux sorcières… Tout ce qu’on veut c’est que notre fils soit bien”, témoignent ainsi les parents d’un jeune homme accueilli à la Chrysalide, qui ne souhaitent pas donner leur nom par peur des conséquences. “Vous savez, les places sont rares dans les centres pour handicapés.”

Cette même raison est invoquée par d’anciens salariés pour justifier le silence de membres du conseil d’administration, pourtant en désaccord avec la direction. La crise ne semble en tout cas pas encore terminée : une seconde enquête, également conduite par Technologia, est en cours sur le site de la Plantation (9e arrondissement de Marseille), que Marc Vigouroux a dirigé pendant plusieurs années. Elle porterait sur des dysfonctionnements liés à des méthodes de management similaires à celles évoquées dans le rapport remis fin novembre.

Nina Hubinet

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