Surmédiatisation du FN : les Belges, eux, ont le « cordon sanitaire »

A Liège ou à Bruxelles, on passe souvent sa soirée devant les chaînes de télévision françaises. Et ça fait un choc de voir Marine Le Pen interviewée sur les plateaux des JT… En Belgique, il y a vingt ans que les francophones n’ont pas vu un élu d’un parti d’extrême droite soumis aux questions des journalistes politiques.

On y applique un cordon sanitaire autour des partis « liberticides » et « appelant à la haine raciale », donc de l’extrême droite. C’est une mise en quarantaine dans les sphères médiatiques mais aussi politiques.

Antidémocratique, censure ou génie belge ? Les discussions sur le sujet sont houleuses depuis vingt ans. Côté flamand, les choses sont plus nuancées, en raison du large électorat dont profite l’extrême droite. Comme en France, on y crie à la surmédiatisation. Appliqué drastiquement, ce système est-il utile ?

En politique, le « cordon sanitaire »

Le « cordon sanitaire » belge est à la base un principe imaginé en 1990 par un écologiste flamand, Jos Geysels, alors que l’extrême droite flamande, le Vlaams Blok (aujourd’hui rebaptisé Vlaams Belang) était en passe d’entrer dans les majorités locales. Pour les partis démocratiques, la priorité était de trouver un moyen légal et démocratique de l’isoler politiquement. Tous les présidents des autres partis s’accordent alors pour ne jamais créer de coalition avec le parti. Le fameux cordon est né.

L’alibi : le principe de non-respect des droits de l’homme par le Vlaams Belang. Une loi de 1981 de lutte contre le racisme et la xénophobie permettait déjà de condamner des individus. Mais le mouvement pouvait tranquillement continuer son ascension et rester hors d’atteinte. De plus, certains membres du parti flamand d’extrême droite jouissaient alors d’une immunité parlementaire.

Black-out médiatique ?

Dans les médias, les choses sont plus compliquées… Appliquer un cordon sanitaire ou pas ? Restreindre la parole et l’expression des votes des citoyens ou pas ?

Certes, la surmédiatisation des partis d’extrême droite, comme c’est le cas en France, permet une large diffusion de leurs thèses dans l’opinion publique. Le 18 octobre, Arrêt sur images décryptait la médiatisation du FN et son omniprésence. Sur le plateau, Sylvain Bourmeau, directeur adjoint de Libération, le concède :

« Les médias prennent leur part [de responsabilité] dans le phénomène [mais] pas plus que d’autres acteurs sociaux [ou] politiques. »

Bref, les médias ne font pas de fumée sans feu.

En Wallonie et à Bruxelles (francophone), le pari de l’exclusion médiatique est facile à tenir, étant donné que les partis d’extrême droite n’existent pour ainsi dire pas sur l’échiquier politique.

Flandre et France, même combat

 

En Flandre, par contre, la situation est celle de la France : l’extrême droite est devenue inévitable. Ivan De Vadder, journaliste politique à la télévision publique flamande VRT, reçoit régulièrement des élus d’extrême droite et voit mal comment faire autrement :

« Ma chaîne a été condamnée plusieurs fois par le Régulateur des médias [équivalent flamand du CSA, ndlr] pour les avoir évités à l’antenne. D’année en année, on est devenu moins sévères. »

Moins sévères… Le cordon sanitaire ne peut simplement pas s’appliquer dans les médias flamands sans nier la réalité. Le journaliste se souvient :

« Dans les années 1990, il y avait bien un document qui stipulait que l’on devait traiter les mandataires et le parti de manière différente [des partis démocratiques], sauf s’il s’agissait d’une information importante pour la société, comme pour dénoncer une déclaration raciste d’un membre du parti… »

Mais le document n’est resté qu’une « note d’intention », peu appliquée, côté flamand du moins. L’intention de bâillonner l’extrême droite n’a, d’après le présentateur, pas permis de limiter l’essor du parti.

Isolement médiatique = popularité en hausse

En France, le Front national a fait ses armes en jouant la victimisation, en devenant le Calimero des médias, explique Daniel Schneidermann, d’Arrêt sur images :

« Il y a dix ou vingt ans, le parti misait sur son exclusion des médias et cela leur a attiré le soutien de nouveaux adhérents. Ce fut l’un des points de leur propagande. »

En Belgique, la réalité était la même. Plus l’extrême droite, plébiscitée par les citoyens, était l’objet d’un isolement médiatique, plus sa popularité augmentait auprès des citoyens flamands. Ivan De Vadder l’explique :

« Je suis aujourd’hui convaincu que le cordon sanitaire des médias a joué un rôle pour faire grandir le parti. Lorsque le Vlaams Belang a été boycotté, ils ont développé leurs propres canaux de communication, sur Internet par exemple. [En Flandre,] on a compris qu’il fallait les traiter comme les autres sauf lorsqu’ils tenaient des propos racistes. Aujourd’hui, le parti chute dans les sondages d’opinion et dans les résultats électoraux. »

« Réduire les risques »

En télévision et radio francophones publiques ou privées, le cordon sanitaire ou plutôt « l’interdiction d’intervenir en direct » est inscrite dans leur corps, à savoir dans les charges et règlements internes. En outre, le CSA belge, le régulateur de l’audiovisuel francophone, fixe le cordon sanitaire :

« Les éditeurs de services ont établi un “cordon sanitaire” et s’interdisent de donner l’accès aux tribunes et débats électoraux qu’ils diffusent à des représentants de partis, mouvements ou tendances politiques prônant des valeurs liberticides ou racistes. […] Ils ne diffusent pas non plus d’émissions où des représentants des partis, mouvements ou tendances précités interviendraient en direct. »

Ces règles claires – souvent critiquées par Reporters sans frontières –, la direction de la RTBF, chaîne télévisée publique, les revendique. Le directeur de l’information de la chaîne, Jean-Pierre Jacquemin, explique :

« Nous avons des règles instaurées qui ne sont pas contestées. Je n’aime pas parler de cordon sanitaire mais plutôt de l’interdiction du direct, afin de réduire le risque de tenir des propos discriminatoires ou racistes, que l’on peut couper au montage. Nous n’excluons pas pour autant qu’en Flandre, le parti et son électorat existent. »

Jeu de victimisation

Les lignes sont claires chez les francophones donc. Pourtant, en interne, les questionnements persistent quant à ce système et à sa réelle utilité. Johanne Montay, cheffe du service politique de la RTBF, le confirme :

« On a l’air presque hérétique en abordant le sujet du cordon sanitaire mais un jour, il faudra le remettre en cause. »

C’est assez simple en effet de l’appliquer, sachant que depuis que le FN belge ne peut plus se présenter sous ce nom (suite à une victoire judiciaire de Marine Le Pen), le parti n’est plus que l’ombre de lui-même.

L’experte politique poursuit :

« Je me pose des questions car on joue sur la victimisation. Puis cela serait intenable si l’extrême droite montait dans les sondages comme c’est le cas au nord du pays. »

Et d’ajouter que les Flamands « en sont revenus » de ce cordon sanitaire :

« On ne peut pas avoir la prétention d’être plus démocrates que nos collègues flamands ou français parce que l’on applique ce système. »

Le cordon médiatique est-il au moins utile afin de réduire le parti à peau de chagrin ? Personne ne se leurre sur le sujet. « C’est l’absence de personnage d’envergure et la division du parti qui l’a tué, pas le cordon », affirme Johanne Montay. Les journalistes interrogés sont unanimes : le débat médiatique est indispensable. Encore faut-il savoir le mener. « Ne faudrait-il pas mieux les montrer ? Et laisser les autres partis illustrer des valeurs plus saines ? », ajoute-t-elle.

Du côté de la direction de l’information de la RTBF, Jean-Pierre Jacquemin, les règles « n’empêchent pas à continuer le reportage et l’explication sur le parti. Il n’y a pas de consigne de diabolisation envers le parti ».

« Chercher les points de contradiction »

C’est aussi le contenu des interventions qui doit être revu, pour Daniel Schneidermann :

« Le Front national prétend vouloir arriver à des responsabilités. Il devrait être interrogé avec beaucoup plus de rigueur. Actuellement, ces élus du FN sont trop questionnés sur des points qu’eux-mêmes avancent, comme l’immigration. Et pas assez sur des questions économiques, fiscales ou sur l’éducation. Ce serait plus efficace de chercher les points de contradiction dans leur programme. A mon souvenir, cela n’a été fait qu’une seule fois, sur Canal+ lors d’une interview de Marine Le Pen par Anne-Sophie Lapix. Ça c’est intéressant. Si on les interviewe de la sorte, cela ne me gêne pas de les voir à l’écran. »

Interview de Marine Le Pen par Anne-Sophie Lapix sur Canal+

Le 15 janvier 2012

En France et en Flandre, où les partis d’extrême droite pèsent, impossible de faire l’impasse. Les professionnels prônent la confrontation dans les débats publics. Aujourd’hui, ils sont encore rares.

Samedi, Florian Philippot était confronté à François Gemenne, professeur spécialiste des flux migratoires, sur le plateau de « Salut les Terriens ». En cinq minutes, les chiffres vagues et les thèses de restriction de l’immigration avancés par le vice-président du FN sont démontés par la rigueur et les résultats précis d’enquête.

Publié sur Rue89, le 31/10/2013

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